Joseph Wresinski (1917-1988)

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Aux Volontaires.

Cassette du Père Joseph WRESINSKI,Fondateur du Mouvement ATD Quart Monde,adressée au volontariat,de l’Hôpital Foch, le 8 février 1988,à la veille de son opération.

Mes amis,

A la veille de mon opération, même si je m’y rends en toute confiance, je ne peux pas m’empêcher de penser. Ainsi, quand on est comme moi pour le moment, entre les mains des médecins et des infirmières, je peux à nouveau mieux mesurer ce que vivent les pauvres dans leur quotidien, eux qui sont à la merci, ou plutôt, eux qui sont obligés de tenir compte des jugements, des avis des uns et des autres, en ce qui concerne leur propre vie. Lorsqu’on est ainsi obligé d’être dépendant de tout le monde, il faut surtout se faire petit, ne pas se faire remarquer. C’est une première réflexion.

Une seconde chose que j’aimerais vous dire, à vous les volontaires, est que nous devons rester très, très proches des familles. Nous devons rester avant tout fidèles à notre combat familial. Et ceci, non pas parce que nous serions des gens de principe, mais parce que la famille est notre alliée. C’est elle qui doit nous permettre de réaliser ce que nous voulons comme société de droit.

Mais nous nous devons de rester très, très proches surtout des familles les plus défavorisées. Ceci je me dois de vous le rappeler, car nous aurons toujours la tentation de nous appuyer sur les éléments les plus dynamiques, les plus courageux, les plus intelligents. Nous devons nous appuyer sur eux, bien sûr, mais nous ne devons pas nous laisser embrigader et prendre par eux. Ils ne doivent pas faire écran entre les plus pauvres et nous. Nous devons veiller à ce que ceux-ci aussi soient les agents de droit, au milieu de leurs frères et de leur propre milieu. Si nous ne devons pas nous laisser disperser par des actions tout azimut, il nous faut toujours nous poser la question : l’action que nous menons permet-elle aux plus défavorisés de sortir de leur situation et de devenir agents des droits de l’homme ?

Nous n’avons pas à avoir peur d’être hardis, même si nous pensons (ce qui est juste d’ailleurs) que la population n’est pas capable d’assumer d’emblée ce que nous lui présentons. Cela nous impose simplement la nécessité d’aller par étapes : mais on ne va pas par étapes sans programmer. Nous devons savoir quel est le but que nous voulons, et quels sont les moyens que nous prenons pour atteindre ce but. Etre des gens libres, libres dans leur propre société, agents de liberté pour les autres, cela suppose que nous transmettions la culture qui est la nôtre et que nous vivons. Que nous transmettions toutes les connaissances qui sont les nôtres, que nous les partagions vraiment et donc que nous inventions aussi des moyens pour les faire partager, pour que les familles les assument. Nous ne sommes pas simplement des gens qui apportent des idées et un langage, nous devons être des gens qui apportent la plénitude de l’homme, l’harmonie de l’homme, donc des gens qui apportent l’art, la poésie, et qui ne sont pas seulement des gens de la technique.

Pour cela, nous devons nous imprégner nous-mêmes de ce que les hommes ont le plus achevé, d’expression musicale, de peinture... Il faut mettre les gens au coeur de la nature, la leur faire aimer, entrevoir la merveilleuse harmonie de la terre et du ciel. Dans la mesure où nous avons la Foi, il faut aussi que nous projetions les familles dans le monde invisible, de l’infini, de façon à ce qu’elles soient elles-mêmes membres, pas simplement d’une communauté, d’un quartier, mais membres de l’univers et acteurs de liberté.

Ceci suppose que nous soyons réellement intégrés au monde, que nous aimions le monde. Nous ne pouvons pas introduire les familles dans le monde de demain, et dans le monde d’aujourd’hui, sans que nous-mêmes nous n’y soyons. Il ne s’agit pas d’être aveugles et de ne pas voir les défauts des hommes. Mais il nous faut toujours nous rappeler que tout homme a droit à notre confiance, tant que nous n’avons pas de preuve du contraire. Il faut aimer les débats politiques, les débats philosophiques, il faut aimer les hommes qui se battent pour une foi. Il nous faut participer à l’espérance de tous ceux qui luttent, sans nous laisser piéger. Sans oublier qu’il nous faut leur rappeler sans cesse que le plus pauvre doit faire partie de leur combat et de leur pensée.

Tout cela ne peut s’obtenir sans de gros efforts de notre part. Efforts pour connaître la population, les familles, connaître leur histoire, leur milieu, leurs origines, l’histoire de leur vie présente, leur quotidien. Il nous faut vouloir communier profondément à ce que les familles portent de plus profond en elles. Non pas seulement d’une manière superficielle, mais en profondeur. Nous avons les instruments qu’il nous faut mettre en oeuvre, qu’il nous faut utiliser : la psychologie, la sociologie, l’économie... Il est sûr que nous n’avons pas toutes les sciences infuses. Mais vouloir bâtir des hommes libres, c’est les rendre maîtres des instruments dont les hommes se servent à travers les temps pour créer un monde plus juste, un monde plus égalitaire où la paix soit vécue non pas seulement comme un idéal, mais comme une réalité entre les uns et les autres, parce que les uns et les autres font l’expérience quotidienne, toujours renouvelée et évaluée de l’amour entre eux tous.

Pour connaître, il nous faudra entendre, écouter et écrire. Si nous ne sommes pas seulement les gens de l’écriture, de la lecture et de la parole, nous devons être pourtant les gens de l’écriture de la connaissance des familles. Nous devons être les gens de la parole pour que les hommes que nous rencontrons soient entraînés à lutter pour la justice pour les plus pauvres, pour que la justice soit vraiment rétablie en terre de misère. Et puis nous devons aussi énormément lire, nous former.

Il faut aussi que notre temps appartienne à la population. Il est normal que des travailleurs aient des vacances, il est normal que nous aussi nous ayons des vacances. Il n’est pas normal que nous soyons réticents à profiter de ce qui est nécessaire aux autres pour se reposer. Pourtant, notre temps, c’est comme pour ceux qui s’aiment, notre temps ne nous appartient pas. Et si nous avons du temps pour nous, c’est toujours pour nous enrichir de façon à enrichir les plus pauvres.

Faire connaître la population donc, nous instruire personnellement, donner notre temps, pour ceux qui prient donner aussi notre prière. Car il est important que nous soyons dans un climat de spiritualité. Quand je parle de spiritualité, je ne parle d’ailleurs pas d’appartenir à telle ou telle religion, quoiqu’il est important que nous ayons une foi, sinon dans un Dieu, au moins dans les hommes. Mais nous avons l’exigence de créer un climat de spiritualité parce que l’esprit doit nous habiter.

L’esprit est une sorte de sens de l’autre, une sorte de communion à l’autre qui fait que vraiment l’autre, plus il est petit, plus il est faible, plus il est pour nous le plus important, le plus grand. Quand on parle de spiritualité, cela nous ramène aussi au religieux, aux relations avec Dieu. On peut dire que c’est la fine pointe de la spiritualité, c’est le summum. Mais nous avons à vivre en tous les cas une spiritualité entre les hommes, ce qui veut dire une certaine manière de voir les hommes, de nous comporter avec eux. De même que nous nous mettons en état de contemplation et de prière vis-à-vis de Dieu, que nous essayons de faire le silence, nous essayons de nous rapprocher le plus possible de Dieu, de faire un avec Lui. Quelqu’un disait : "Je l’avise et il m’avise". Nous devons avoir la spiritualité de nos frères. C’est-à-dire que nous devons arriver à vivre d’une certaine manière avec les autres, que les autres comptent pour nous, que nous nous identifions à eux, parce qu’ils sont comme nous. Ils mènent exactement le même combat, avec les mêmes difficultés, avec aussi les mêmes doutes, les mêmes peines, les mêmes chagrins et aussi les mêmes espoirs et les mêmes joies. C’est cela la spiritualité. Nous vivons la spiritualité si nous arrivons à nous apurer l’esprit, si nous arrivons à nous faire perdre ce qui est secondaire pour nous attacher à ce qui est absolument l’essentiel, l’essentiel de nous-mêmes, l’essentiel de l’autre, l’essentiel du combat, nous trouverons notre spiritualité. La spiritualité c’est aussi d’avoir cette sorte de confiance que la fraternité est la base même de la réussite de tous les combats. C’est dans la mesure où les plus pauvres nous verront vraiment unis, nous aimant vraiment, qu’ils nous suivront.

Ce sont les pauvres qui nous réunissent. Pour ceux qui croient, c’est le Christ qui s’approche de nous quand nous nous rapprochons des pauvres. C’est le Christ qui parle avec nous, quand nous parlons aux pauvres, lui qui sent ce que nous sentons, qui porte avec les pauvres le poids de la misère, de la souffrance. C’est cela que j’appelais la spiritualité pour ceux qui ont la Foi.

Pour nous tous, je pense que nous pouvons dire que ce qui nous réunit, c’est le pauvre et c’est le plus pauvre, le plus souffrant, le plus délaissé, le plus rejeté, le plus abandonné. Alors de même, quand nous disons que nous sommes volontaires, ce n’est pas simplement un état que nous acceptons ou que nous choisissons un état d’être à la merci des plus pauvres pour apprendre d’eux, parfois avec beaucoup d’étonnement. Certes, nous avons renoncé à une promotion personnelle, à une réussite, mais être volontaires, cela veut dire beaucoup plus. Cela veut dire que, des pauvres, nous avons fait nos frères et nos soeurs. Leurs enfants sont nos enfants. Et nous vivons en perpétuelle communion avec eux. Ils sont présents à nous et en nous. Nous les reconnaissons et nous les contemplons, dans le sens que nous les considérons comme étant nos maîtres, comme étant notre angoisse, notre peine, notre souci. Le souci de leur libération nous habite en permanence. Notre spiritualité c’est cela : être en esprit, avoir notre esprit saisi par la population, et que tout ce que nous faisons, tout ce que nous disons, soit une chance pour la population.

J’ai confiance.

Père Joseph

© Mouvement ATD Quart Monde, Pierrelaye, France.

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