Joseph Wresinski (1917-1988)

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Aux jeunes (2)
Genève, mai 1985

Le 27 mai 1985, le père Joseph Wresinski s’adresse aux 1000 jeunes qu’il a conduit à Genève, au siège du Bureau International du Travail, où ils sont reçus par le Directeur général du BIT, M. Francis Blanchard

Toutes les mains sont utiles pour transformer la terre.

Adresse du père Joseph Wresinski aux mille jeunes de quatre continents, rassemblées au siège du Bureau international du Travail à Genève, le 27 mai 1985, à l’occasion de l’Année Internationale de la Jeunesse.

Qui es-tu ? Je suis un homme.

Où habites-tu ? J’habite la terre.

Que fais-tu ? Je bâtis le monde.

Trois questions qu’entre jeunes vous vous êtes souvent posées. Trois réponses que vous vous êtes données.

Qui es-tu ? Je suis un homme.

Nous, les jeunes, malgré nos différences d’ethnies, de cultures, de croyances et de classes, nous avons une identité commune, nous sommes la jeunesse. Cette jeunesse unie par tout ce que les hommes possèdent de plus important : le cœur, l’esprit qui cherche à comprendre, la volonté de bâtir l’amitié et la solidarité.

Beaucoup de gens parlent de nos problèmes. Ils nous réduisent aux problèmes du chômage, de la drogue, du sexe. Beaucoup croient que nous sommes un problème. Ce n’est pas vrai, et ce n’est pas ainsi que nous nous voyons nous-mêmes. Ce qui nous caractérise, ce sont les questions que nous posons, à nous-mêmes et aux aînés.

Une de ces questions, la plus importante pour nous, est celle-ci :

Sommes-nous en ce monde quelqu’un pour les autres ?

Nos mains, nos intelligences et nos cœurs, sont-ils encore utiles, aujourd’hui ? Le seront-ils encore, demain ? Cette question est capitale pour nous. Aujourd’hui et demain, le faible pourra-t-il dire au fort, le handicapé dire au jeune athlète : "Ne garde pas ta force pour toi ; tu es fort, aide les autres à marcher." Le cœur déçu pourra-t-il dire au joyeux : "Donne-moi ta joie." Celui qui ne croit plus, pourra-t-il dire à l’optimiste : "Tu me dois ton espérance."

Il y a ensuite cette autre question qui nous habite :

"Pourquoi les aînés nous apparaissent-ils fatigués, pessimistes ? Pourquoi disent-ils que le monde est mal fait ?".

Nous-mêmes ne le croyons pas. Beaucoup de nous qui sommes là devant vous avons connu la grande pauvreté dès l’enfance. Pourtant, nous sommes témoins que le monde peut bien marcher si nous sommes des amis les uns pour les autres. Si les forts peuvent offrir leur force aux faibles et si les ignorants peuvent apprendre quelque chose de ceux qui sont instruits.

Nous croyons que la fraternité nous rend libres, que ceux qui luttent pour la justice et la vérité peuvent convaincre, que l’humanité porte une force de changement insoupçonnée, que l’optimisme donne au monde toutes ses chances de progrès. Nous qui, pour beaucoup, avons déjà tant lutté pour vivre, oui ! nous osons dire que le monde est bien fait à condition que nous nous en servions bien.

Enfin, une dernière question nous hante :

Comment allons-nous nous aider, pour devenir des femmes et des hommes libres sincères, créateurs de paix ?"

Car nous le redisons aujourd’hui à Genève, sur cette terre qui à travers les siècles, est devenue terre de tous : je suis un homme, nous sommes la jeunesse, et nous voulons nous bâtir en hommes libres, en hommes sincères, en hommes de paix. Mais nous ne pourrons le faire que si celui qui sait apprend à celui qui ne sait pas.

Ou habites-tu ? J’habite la terre.

Nous, les jeunes, nous sommes des citoyens comme les autres. Nous habitons une terre sur laquelle nos parents, nos ancêtres, ont travaillé dur. Nous habitons un village, une cité, un quartier où nos parents ont souffert et se sont aimés, un slum où nos familles ont été humiliées, un terrain vague d’où nous risquons d’être chassés.

Beaucoup de nous étions au travail dès le plus jeune âge, pour soutenir notre famille et l’aider à se nourrir. Aujourd’hui, nous voulons faire plus. Avec ceux d’entre nous qui ont eu plus de chance, reçu plus de santé, plus d’instruction, nous voulons que, grâce à nous, tout le monde puisse vivre sur cette terre et y être respecté.

Avec nos parents et tous nos aînés, nous voulons que la terre soit utile pour tous les hommes, que tous y soient heureux. Nous savons que la terre peut faire vivre dans la dignité toutes les familles.

Nous qui venons de partout, nous savons que la terre peut donner nourriture, logement, santé, bonheur à tous. L’expérience nous a appris que le seul vrai problème des hommes est de répartir les biens qu’elle nous offre de manière à en faire profiter tous les hommes. Nous-mêmes nous battons pour que, dans notre famille, notre village, notre quartier, les petits, les moins forts aient leur place, pour que personne ne soit exclu.

Nous avons commencé à apprendre, les uns des autres que nous ne sommes pas seulement d’Asie, d’Afrique, d’Amérique, d’Europe, mais que nous sommes des citoyens du monde. Cependant, pour que tous les hommes se comprennent et bâtissent la paix, il nous faut abaisser les frontières. Cette terre où nous habitons, nous la voulons sans frontières : que ni nos cultures, ni nos ethnies, ni nos religions ne nous séparent. Pour nous, la vraie question de l’humanité est celle-ci :

Comment pourrons-nous vivre sur cette terre en paix avec notre prochain ? Le temps est-il venu, où nous pourrons nous regarder les yeux dans les yeux, sans honte de nos disputes, de nos rancœurs et nos jalousies, de nos mensonges et nos carnages ? Le temps où nous pourrons dire, en vérité, que nous sommes des frères ?

Nous voulons abaisser les frontières parce que nous voulons détruire la misère. Aujourd’hui plus qu’hier, la misère est inacceptable et incompréhensible. Aujourd’hui plus qu’hier, les hommes ont les moyens matériels et techniques de vaincre la grande pauvreté. Nous voulons croire que l’avenir est à une terre où tous les hommes utiliseront la robotique, l’informatique, la bureautique, qu’ils les utiliseront non pas pour se détruire, mais pour détruire la misère.

Nous voulons abaisser les frontières et nous-mêmes les abaissons déjà, parce que nous savons d’expérience qu’elles sont des obstacles qui empêchent la terre de fournir du travail à tous, qui empêchent d’établir la paix entre les hommes, qui empêchent de repenser la vérité, de vivre la liberté, de nous libérer de l’oppression et de l’exploitation. Nous, la jeunesse, nous voulons être dès à présent des passeurs de frontières, nous voulons être ceux qui les abaissent aujourd’hui, ceux qui les feront disparaître, demain.

Que fais-tu ? Je bâtis le monde.

Même si nos mains, nos intelligences, nos cœurs sont inutilisés dans le monde d’aujourd’hui, le travail reste de notre droit et de notre âge. L’optimisme aussi est notre droit, car nous sommes la jeunesse du courage et de l’espoir.

Nous voulons suivre nos aînés qui ont creusé les sillons, tracé les routes, élevé les murs de nos villes et ouvert les usines. Avec les enfants nés après nous, nous voulons bâtir un monde où chacun puisse vivre dignement, ne plus avoir faim et ne plus être assisté. Nous voulons pouvoir offrir notre effort, notre peine, notre sueur. Nous ferons du monde un chantier où personne ne se moque plus du faible, où personne ne puisse être persécuté parce qu’il n’a pas la même peau, la même religion, le même langage, les mêmes sensibilités, la même culture, ni la même instruction que les autres.

Il faut qu’en l’an 2000, il n’y ait plus un seul analphabète ni un seul jeune sans profession dans aucun de nos pays. Nous ferons du monde entier une école, un atelier, une université de paix et de liberté, où tous puissent apprendre à lire et à écrire, à réfléchir et à exercer un métier. Dans ce monde nouveau, chacun aura la parole. C’est à cela que nous nous engageons.

Nous ici rassemblés, nous créons déjà un monde solidaire, un monde fraternel : dans nos Clubs du savoir, nos Cours aux 100 métiers, où la parole de celui qui est privé d’instruction est entendue et respectée. Nous créons déjà un monde où la parole de celui qui a connu le plus d’humiliation et subit le plus de honte est écoutée, parce qu’il sait des choses que d’autres ignorent. Parce qu’il connaît la souffrance et la peur, mais aussi l’espoir, et que nous voulons être, avec lui, les jeunes de l’espoir. Nous, les jeunes travailleurs de tous les continents rassemblés devant le Bureau international du Travail, nous sommes témoins, par notre expérience, que nous pourrons devenir des hommes et des femmes libres et égaux, uniquement si nous savons parler et que nous sommes écoutés.

Notre défi à nous, la jeunesse, est dans cette confiance que nos mains sont utiles, que notre savoir est utile, que notre solidarité peut changer le monde. L’Année internationale de la Jeunesse nous y fait croire.

Le BIT qui accueille aujourd’hui notre rassemblement ne sera jamais plus comme avant. Les syndicats, les entreprises, les patrons, les gouvernements, ne pourront plus faire fi de nos corps, de l’habilité de nos mains, de notre savoir-faire, de notre intelligence et de notre cœur. Tous voudront construire avec nous un monde qui n’impose plus de frontières entre les bâtisseurs de richesse et les bâtisseurs de paix. Un monde où plus aucun homme ne sera exclu, plus aucun peuple oublié. Tous voudront construire avec nous un monde où, enfin, il y aura du travail pour toutes les mains. Un monde où les quatre milliards de cerveaux que compte l’humanité seront à son service, au service d’une terre nouvelle, où toutes les mains seront utiles, tous les savoirs et tous les espoirs des hommes indispensables. Un monde où tous les regards pourront être tournés vers l’avenir.

En nous recevant aujourd’hui, Monsieur le Directeur général Francis Blanchard, vous-même nous donnez l’espoir que les hommes iront de l’avant, qu’ils se feront un devoir de suivre les jeunes dans la voie de la participation, du développement, de la paix telle que, eux, la proposent, telle qu’ils l’ont expérimentée.

Quant à nous, nous allons retrouver, demain, nos amis, nos camarades, notre famille dans nos slums, nos bidonvilles, nos cités, nos villages. Nous allons retourner chez nous, plus convaincus qu’avant que cette terre a absolument besoin d’hommes libres. Et nous serons de ceux-là, hommes courageux, hommes fraternels, et nous bâtirons dans la fraternité. Nous sommes des hommes, nous habiterons la terre, nous bâtirons un monde sans oppression, ce monde de paix dont les hommes rêvent depuis toujours.

Toutes les mains sont utiles
Adresse du père Joseph Wresinski aux jeunes rassemblés au BIT à Genève, le 27 mai 1985

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