Joseph Wresinski (1917-1988)

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Une chance offerte à tous les enfants.

Préface à « Enfants de ce temps, une politique de l’enfance pour les vingt années à venir », Livre blanc des enfants du Quart Monde, Editions Quart Monde, Pierrelaye, 1979.

Les enfants du Quart Monde, chance offerte à tous les enfants.

Préface à « Enfants de ce temps, une politique de l’enfance pour les vingt années à venir »,

Livre blanc des enfants du Quart Monde, Editions Quart Monde, Pierrelaye, 1979.

Les enfants qui parlent dans ce livre sont peu connus. Le monde qui les entoure semble avoir du mal à les reconnaître pour ce qu’ils sont vraiment.

Pourtant, ces enfants sont nés en Occident. Alors, comment comprendre qu’il nous soit si difficile de les reconnaître dans leur réalité historique ? Les conséquences en sont douloureuses, puisqu’ils sont des millions à demeurer, ainsi, exclus de la santé et de l’instruction, leurs familles privées de sécurité financière, d’un logement et d’un environnement décents, tandis que leur milieu n’a pas de voix politique.

Certains pensent que ces enfants sont, simplement, des accidentés ou des handicapés mal dotés par la nature. Pourtant, ni eux, ni leurs parents, se sont les victimes d’un sort aveugle. Ils représentent la face cachée d’une société que nous-mêmes avons construite. Ils sont l’enfance cachée d’une société dont la vie présente et les projets de changement ne concernent que les citoyens reconnus. Or, ceux-ci ne semblent pas avoir jamais élargi leur regard, leur pensée, leurs institutions ni leur luttes, au point d’y inclure, de droit et d’emblée, ces enfants-là.

Enfants du Quart Monde, ils appartiennent à une couche de population exclue de la société industrielle dès le siècle dernier. Privés des moyens de participer à la production et à l’évolution des classes ouvrières et paysannes, leurs ancêtres n’ont pas pu leur préparer un avenir meilleur. Ainsi, au pied de l’échelle sociale, une couche de population entière n’a pu se hisser à l’échelon même le plus bas. Depuis des générations, parents et enfants y poursuivent une histoire solitaire d’exclusion. Qui de nous ne serait profondément gêné de la découvrir ? Aurions-nous fait mauvais usage de nos propres acquis, en ne les utilisant pas pour reconnaître et dénoncer cette exclusion ?

L’interrogation est d’autant plus insupportable que nous avons été sincères dans nos efforts de réaliser des Droits de l’Homme et de l’Enfant. Nous avons cru y parvenir, pour l’essentiel, dans nos pays industrialisés. Nous pensions y réussir toujours mieux grâce à nos transformations progressives, jamais faciles et parfois profondes. Qu’on n’en fasse jamais assez, qui le nierait ? Tout édifice social ne garde-t-il pas ses imperfections ? Celles-ci ne mettent pas nécessairement en cause les fondements, ni la pensée qui les a inspirés.

Les enfants du Quart Monde, eux, nous interrogent sur le fond. Puisque c’est à leurs dépens que l’édifice tout entier s’est érigé. Ce qu’ils sont, ce qu’ils vivent au sein de leurs familles paupérisées presque toujours nombreuses, ne nous interpelle pas seulement sur nos comportements et nos politiques. Plus fondamentalement, c’est notre pensée même sur l’enfant qui est en cause. Vingt ans écoulés depuis la Déclaration des Droits de l’Enfant n’ont pas suffi pour éliminer le dénuement de plus de quatre millions d’enfants dans la seule Communauté Economique Européenne. N’est-ce pas parce que nous ne trouvons pas, ancrée au fond de nous, une vision de l’enfant en vertu de laquelle nous devons et voulons réaliser ces droits ?

Dire que les enfants ont des droits inaliénables est une chose nécessaire. Mais ne serait-il pas plus nécessaire encore de nous en redire les motifs ? En sommes-nous capables dans nos pays développés ? Avons-nous de l’enfant, sur l’enfant, une idée sans équivoque et bien bâtie que nous voulons défendre ? Le connaissons-nous ? Le respectons-nous pour lui-même, pour ce qu’il signifie pour l’humanité, aujourd’hui et encore pour demain ?

Ce n’est pas évident. On pourrait même dire que plus nous parlons des droits de l’enfant, moins il est évident qu’il existe, parmi nous et dans notre pensée, pour lui-même. Le préambule de la Déclaration de 1959, une des plus belles jamais écrites, ne s’étend pas sur sa motivation profonde. On en imagine la raison, dans un texte que tous les Etats devaient pouvoir signer. Mais en Occident, n’aurions-nous pas une pensée à retrouver à ce sujet ? Question gênante mais urgente. Car la réalité vécue des enfants du Quart Monde, terrible en elle-même, ne nous fait-elle pas découvrir ce que nous faisons vivre, peu ou prou, à tous nos enfants ?

Notre attitude fait parfois penser que, pour nous, l’enfant du Quart Monde, à la limite, ne devait pas venir au monde de tout. A peine si sa mère peut se défendre des avis, des critiques visant à lui déconseiller la grossesse, voire à la contraindre d’y renoncer. Les prétextes sont nombreux. Le manque de logement ou son surpeuplement, l’absence du père ou son chômage doivent justifier les interventions de toutes sortes contre la naissance de l’enfant ou en faveur de son abandon dès sa venue au monde. Mais ce comportement, cette chasse à l’enfant, ne sont-ils pas la démonstration extrême d’une confusion générale dans les esprits ?

L’enfant a-t-il droit au bien-être parce qu’il existe ? Ou l’enfant a-t-il droit à l’existence, dans la mesure où nous sommes décidés à mettre tout en œuvre pour lui assurer le bien être ?

Et l’importance prépondérante attachée à la sécurité matérielle et physique comme un bien de soi, nous serait-elle devenue un prétexte pour ne plus clarifier notre pensée sur l’enfant, amour donné et reçu ? L’enfant receveur de biens et porteur de droits aurait-il pris toute la place aux dépens de l’enfant agent de rencontre, d’approfondissement, de conciliation, d’espérance ? L’agent provocateur d’amour, dernier obstacle à la rupture, serait-il devenu un poids qui nous empêche de vivre chacun pour soi ?

Nous savons que l’enfant du Quart Monde ne compte guère dans nos écoles, mais les autres enfants y comptent –ils vraiment pour eux-mêmes ? Nous parlons d’y introduire nos idéologies et - pourquoi pas- nos luttes. Nous les faisons participer concrètement à nos grèves en faveur de ce que nous considérons comme leur bien. Avons-nous commencé par faire le vide de nos propres frustrations et idées préétablies, pour les regarder vivre et les écouter intensément ? Relève-t-il vraiment de leur condition d’enfant d’être objet de division, agent de lutte ? Leurs jeux, leurs rêves d’enfants pourraient-ils être ailleurs, dans la concorde, dans la conciliation peut-être ? Auraient-il un regard nouveau à nous apprendre ? Qu’avons-nous fait pour nous assurer de ne jamais faire d’eux un prétexte ou un instrument pour la réalisation de nos propres ambitions, objet et signe extérieur de nos propres réussites ?

L’enfant du Quart Monde grandit dans nos quartiers dégradés, à l’ombre des abattoirs ou des usines vétustes, ou encore aux confins de nos villes, dans des cités écrasées entre une autoroute et un cimetière, abandonnées aux abords d’une décharge publique. Lui ni ses parents ne peuvent imaginer ce que nous entendons par un environnement enrichissant la qualité de la vie. Mais que penser des cités de béton, sans équipement ni verdure, des logements étroits où les jeux et les rires d’enfants deviennent une gêne à endiguer à tout prix ? Les enfants peuvent-ils y demeurer longtemps enfants, dans une promiscuité qui les mêle trop tôt à toutes les préoccupations des adultes ? L’enfant du Quart Monde, sans protection des dures réalités de l’extrême pauvreté, ne connaît pas de véritable enfance. Les enfants d’autres milieux modestes y ont-ils vraiment droit ?

L’enfant du Quart Monde, trop souvent placé en dehors de son foyer n’a pas de droit absolu à l’affection des siens. Mais à quoi bon parler du droit à l’affection, quand nous mettons si largement en péril le milieu familial, même à des niveaux économiques moins défavorisés ? Qu’avons-nous fait de la famille, lieu privilégié de l’apprentissage de l’amour reçu et donné sans calcul ? De l’apprentissage de l’inquiétude de l’autre qui crée la vraie justice ? Qu’avons-nous fait du temps consacré à cet apprentissage, à une époque de la vie où l’esprit y est le plus ouvert, où le cœur appelle à aimer ? Pensons-nous encore que les parents doivent donner ce temps, saisissant toutes les occasions de partager avec leurs enfants les valeurs universelles de l’humanité ?

Nous voyons bien que tous les droits déclarés inaliénables deviennent conditionnels et relatifs, aussitôt énoncés. Les besoins essentiels des enfants demeurent trop souvent sans réponse. Il ne suffit pas de dire qu’il s’agit là, d’un problème d’inégalité des conditions de naissance. Ce problème est réel. Mais l’extrême pauvreté, l’exclusion quasi-totale des enfants du Quart Monde nous disent que les inégalités enfantines ont une raison plus profonde. Celle-ci, nous l’avons dit, ne réside pas dans nos politiques et structures mais dans notre conviction intime, personnelle et collective, quant à la signification même de l’enfant.

Immense service que nous rendent les enfants au pied de l’échelle sociale en nous le rappelant. Manque à gagner considérable, si nous refusons plus longtemps de les connaître. Manque à gagner pour tous nos enfants d’Occident et pour tous les enfants du monde.

Car l’image de marque qui donnent d’elles-mêmes, dans le monde, nos réussites économiques et sociales indéniables, le pouvoir qu’elles nous confèrent de les imposer à d’autres continents, donnent lieu à l’expansion, aussi, des déficiences qui s’y attachent. Jusqu’ici, peut-être l’Occident était-il le seul à avoir rendu comme définitive l’exclusion des enfants les plus défavorisés. Seul aussi à avoir tenté de le gaver, en supprimant tout risque matériel, tout en oubliant de lui accorder une signification profonde en tant qu’enfant. Mais qu’en est-il, dans les pays en développement où un Quart Monde des plus pauvres se consolide au rythme même du développement économique dont les modèles et moyens sont importés par nos propres pays ?

D’innombrables voix d’enfants vont s’élever tout au long de ce Livre Blanc. Ces voix d’enfants nous menacent aux frontières de nos sociétés. Elles nous menacent surtout dans notre tranquillité d’esprit. Il fallait bien qu’elles s’élèvent un jour, car ce qui est essentiel à l’humanité finit toujours par prendre sa revanche. Si nous l’étouffons, tôt ou tard, l’alarme est donnée. Entendrons-nous ces voix saisirons-nous la chance qu’elles nous offrent pour tous les enfants du monde ?

Joseph Wresinski Secrétaire Général du Mouvement International ATD Quart Monde.

Les enfants du Quart Monde, chance offerte à tous les enfants.
Préface du livre blanc "Enfants de ce temps", 1979.

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