Article publié dans la revue Igloos, n° 84, 1er trimestre 1975 : "Le Mouvement Aide Toute Détresse Science et Service, une idéologie au service des hommes. Essais d’analyse".
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ATD Science et Service : une organisation non-gouvernementale libre de ses collaborations.
« Que les plus défavorisés deviennent les plus privilégiés et les plus pauvres nos maîtres... ». Langage de tous les temps plutôt que d’une époque, le Mouvement qui l’arbore doit pourtant en réinventer les applications de façon à être bien compris de ses contemporains. L’universel va beaucoup moins de soi que ce qui est au goût du jour. Celui qui se réclame d’aspirations humaines depuis longtemps confirmées prend le risque de la méfiance et du ridicule : « Où est votre projet politique... », « Quels réactionnaires vous faites... », « Voulez-vous donc arrêter le progrès... ? » Quand, par contre, on tente de concrétiser en actes un idéal que l’humanité poursuit depuis des siècles, on s’aperçoit qu’il dépasse encore de beaucoup tous les progrès immédiatement possibles. Alors, ceux qui prétendent le poursuivre, par leur seule mise en pratique imparfaite ne suscitent plus méfiance mais indulgence et amicale mise à l’écart : « Ce sont des utopistes... », « Ils ont un charisme tout à fait particulier... » , « Ce que vous faites, évidemment, pas beaucoup peuvent le faire... ».
C’est une autre manière d’être disqualifié pour le discours social ou politique d’actualité. Disqualification qu’un mouvement comme le nôtre n’a pas le droit d’accepter, puisqu’elle frappe, du même coup, le Quart-Monde . C’est lui qui est visé, écarté des combats et des victoires du jour ; c’est lui qui fait l’objet de la méfiance ou partie de l’utopie. Les uns nient son existence et sa signification politique propre, les autres disent qu’on s’occupera de lui plus tard, quand on aura plus de moyens. C’est bien pour cela que nous avons à forcer les portes, en clarifiant sans cesse nos projets concrets, en nous expliquant avec ceux qu’élaborent nos concitoyens . Sachant que nous ne sommes ni les premiers ni les derniers à poursuivre la priorité des plus exclus - ni les seuls à notre époque, bien entendu - comment pensons-nous pouvoir avancer, participer à l’avancement de nos sociétés, sur un plan politique concret ? Comment contribuerons-nous à une manière nouvelle de concevoir et de mener les affaires de la cité ?
Nous voudrions en dire quelques mots, ici, mais sans les puiser nécessairement dans le mince vocabulaire politique de notre temps. Ce vocabulaire est intéressant tant qu’il sert à élargir celui qu’une nation se transmet de père en fils en l’enrichissant sans cesse. Il ne doit pas nous enfermer au point où, si nous ne compressons pas la réalité dans son étroit corsage quitte à la déformer, elle ne peut plus être entendue.
Ces jours-ci, un jeune s’étonnait de nous entendre parler de pauvreté : "Ne savez-vous donc pas que ce terme est depuis longtemps remplacé par celui d’exploitation ?" C’est là un bon exemple de l’emprisonnement et de l’amputation de notre pensée, au moyen d’une dictature du vocabulaire. D’une réalité presque sans mesure, d’une expérience vécue infiniment variée de ce que l’humanité appelle la pauvreté (qui a son équivalent en toutes langues), on ne voudrait retenir aujourd’hui que la seule condition des pauvres exploités. Impossible de méditer, ni d’analyser celle des hommes qui n’ont même pas de quoi l’être, et que toutes les classes écartent de leurs idéologie comme de leur échiquier politique. Qu’on ne nous demande pas de couper ainsi nos propres ailes, de payer tribut, à travers les mots, à des schémas d’analyse aux dépens d’hommes en chair et en os. Leur extrême pauvreté (qu’exploitants et exploités semblent également portés à oublier) exige plus d’audace. Plus de simplicité et de naïveté aussi, sans doute, moins de sophistication et de sectarisme. Au nom d’ATD Science et Service, nous ne pouvons pas faire autrement que de parler du Quart Monde en termes simples qui ont fait leurs preuves et que toutes les classes, toutes les générations peuvent entendre.
Une occasion à saisir
Comment le Mouvement tente-t-il de contribuer à la vie politique du pays ? C’est à travers un thème précis d’actualité que nous voudrions en parler. Car, depuis peu, l’opinion et les moyens d’information s’intéressent au rôle de l’initiative privée dans l’action sociale. Avant que l’attention ne s’en détourne à nouveau, nous voudrions verser quelques réflexions au dossier. Réflexions que nous élucidons pour nous-mêmes d’abord,pour notre Mouvement, pour tous ceux qui acceptent d’y apporter quelque chose d’eux-mêmes. Pour qu’ensemble nous prenions mieux conscience de nos responsabilités. Si nous les assumons convenablement, d’autres reconnaîtront en nous notre rôle, notre projet de civilisation, nos ébauches de société. L’essentiel n’est pas de dicter quoi que ce soit à autrui, mais de bien savoir à quoi nous nous engageons nous-mêmes. René Lenoir, en relançant le débat sur le rapport entre initiative privée et institutions sociales publiques, nous oblige à voir clair en nous-mêmes. D’autant que le secrétaire d’Etat pour l’Action Sociale n’est pas homme à se contenter de paroles. Né lui-même dans un quartier ouvrier, attachant grand prix à l’entraide, citoyen responsable bien avant d’assumer des fonctions publiques, il n’oublie pas ce statut premier une fois devenu directeur général au ministère de la Santé Publique . Il aurait pu garder au sein de l’administration les grands problèmes sociaux auxquels celle-ci butte. Il les pose sur la place publique, lançant son livre « Les Exclus » comme un appel au pays. Pour ne point laisser planer de doute sur ses intentions de secrétaire d’Etat, il donne un interview au « Monde », se laisse interroger à la télévision. Il tente de convaincre ses concitoyens qu’il y a une participation à saisir. Il se tourne vers le gouvernement, fait voter des crédits pour la formation d’un bénévolat qu’il veut renforcer. Initiative qui mérite d’être examinée de près, elle est pourtant vite dénoncée par ceux aux yeux desquels tout acte d’un homme au pouvoir est suspect : qu’est-ce encore que cette façon de se débarrasser de ses responsabilités sur le dos des autres... Cette tendance à embrigader le simple citoyen ? De là à diffamer celui qui se rend disponible à quelque action bénévole sous prétexte qu’il se fait complice du pouvoir, il n’y a qu’un pas que certains n’hésitent pas à franchir.
Les simples concitoyens que nous sommes ne se laisseront pas prendre au piège. Toute occasion de repenser leur rôle et de s’y exercer leur est bonne, à l’heure du libre arbitre et de la participation. Ils la saisiront d’autant plus volontiers qu’ils ont des revendications sérieuses à faire valoir.
René Lenoir leur en fournit une en relançant l’opinion que : "La participation active des citoyens peut apporter un appui considérable à l’action sociale. Si l’Etat fait tout, le tissu social s’appauvrit, le citoyen ne participe plus à la vie de la cité, sinon le jour des élections. Si l’Etat, au contraire se contente de donner de grandes orientations, l’action des services publics peut être relancée, démultipliée , enrichie par l’action des citoyens groupés en associations".
Le citoyen mis en marge
Thèse largement mise en pratique dans les pays scandinaves et, particulièrement en Allemagne Fédérale, en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas, elle n’avait pas été énoncée par les partis politiques français depuis longtemps. Aussi demeurait-elle tout à fait étrangère aux mœurs de l’administration.
Les associations des citoyens se trouvent ainsi facilement isolées. Elles poursuivent leurs intérêts librement, mais avec des moyens modestes et dans une certaine marginalité. Se situant en dehors, des grands programmes officiels, elles n’attirent pas non plus l’intérêt de l’opinion publique. Pas suffisamment stimulées par la société environnante, elles risquent ainsi de s’enfermer , de se replier sur elles-mêmes. Et ce repli dans un domaine d’action relativement restreint, où elles rencontreront peu de contestation puisque le pays ne les regarde pas, aboutit parfois à une certaine vanité, à une satisfaction de soi, à une forme d’amateurisme aussi. A force de travailler à l’ombre et sans moyens adéquats on peut, en effet, être tenté de s’accommoder de l’à peu près. De toute façon ni les autorités en place, ni l’opinion ne demandent des comptes.
Les associations ainsi laissées à elles-mêmes risquent aussi de s’attacher à la population dont elles poursuivent le bien-être comme à une bouée. Elle devient à l’occasion clientèle âprement défendue. L’intervention d’autres organisations apparaît comme une menace provoquant rivalités et disputes entre associations sœurs. Disputes épuisantes, dans lesquelles l’initiative privée engloutit parfois son temps et ses forces.
Elle peut être sévèrement critiquée pour toutes ces choses et certains s’y emploient avec verve. Que ceux-ci n’oublient pourtant pas de rappeler que ces maux proviennent, tout d’abord, d’une profonde insécurité : celle qu’implique le fait qu’un visage dérisoire, d’œuvre de charité marginale, d’entreprise secondaire de peu de poids.
Même dans les déclarations actuelles du Secrétariat d’Etat, signes d’une évolution certaine, le rôle attribué aux associations demeure encore bien modeste. Nous l’avons vu : il s’agit de relayer, de démultiplier et enrichir l’action des services publics. Il n’est pas rendu compte du fait que les initiatives de citoyens peuvent précéder celles de l’Etat, qu’elles lui montrent bien souvent des chemins nouveaux, mettant en cause ses propres modes d’action. De même le champ d’action assigné officiellement aux associations demeure limité si l’on en juge d’après les exemples donnés par René Lenoir : accueil et orientation des travailleurs migrants , garde de jeunes enfants, activités pour personnes âgées auprès des malades dans les hôpitaux...
S’il y a donc un progrès dans les attitudes officielles et, peut-être, dans celle des mass-media), l’évolution demeure de beaucoup en deçà de ce que doit être, de ce que tente de représenter une initiative comme celle d’ATD Science et Service. En quoi se différencie-t-elle de l’image traditionnelle qu’on se fait d’une association d’action sociale française ? Comment a-t-elle pu se créer autre et faire autre chose que n’attendaient d’elle l’Etat et l’opinion ? Quelle doit être sa ligne de conduite politique dans les perspectives nouvelles de collaboration avec l’Etat ?
C’est en cherchant à répondre à ces questions que nous voudrions dégager quelques idées sur le rôle politique de notre Mouvement.
Le visage inattendu
Le visage d’ATD est déconcertant , d’abord pour ceux-là même qui ont choisi de bâtir le Mouvement. Parce que, précisément, ils se conçoivent comme un mouvement , et, ce qui plus est, comme un mouvement qui ne sait pas d’avance les chemins qu’il empruntera. Puisqu’il est l’organisation non pas d’une action déterminée, d’une forme d’aide choisie par avance, mais d’un peuple, de solidarité avec des hommes vivants. Eux-mêmes, leurs conditions changeantes, les réactions variables du monde qui les entoure, dictent la nature et le contenu des initiatives immédiates. Il n’y a de constant que la finalité et la volonté de se laisser guider par ce qu’attend le Quart Monde. La volonté aussi de ne point lui apporter des idées ni des projets élaborés en dehors de lui, mais de forger avec lui les moyens de développer ses propres idées et projets.
Tout cela donne, à l’occasion, une impression d’imprécis, en comparaison à des associations s’attachant à un type d’activité défini. L’ATD est précise là où d’autres le sont parfois moins : sur le peuple qu’il sert ; sur son idéologie et sa finalité sur le lien entre celle-ci et les activités du jour, sur les résultats effectivement obtenus. Du fait même d’être solidaire, ancrée dans les réalités humaines, les précisions et imprécisions ne sont pas celles des organisations sociales classiques.
S’ajoute à cela l’exigence d’une invention permanente. Les moyens et institutions, les professions et modes d’action créés pour les autres citoyens, par définition, ne conviennent pas aux populations exclues. Pour elles, rien n’a été pensé et il faut donc remettre en question nos acquis, repartir à zéro, créer du neuf. C’est dire qu’a mesure qu’un type d’action d’ATD se précise,il désempare par son caractère. A contre courant de l’exclusion, donc des manières d’être et de penser des personnes autant que des structures collectives, le mouvement sera vite submergé. Il ne peut durer que bâti sur un volontariat croyant dans ses objectifs au point d’y engager sa vie. Si l’ATD offre une place à toutes formes de collaboration, il tire l’essentiel de sa continuité et de sa force de persuasion d’un corps volontariat de professionnels militants permanents. Ce n’est pas un bénévolat et l’administration centrale ne s’y trompe pas. Elle ne considère pas la formation du Volontariat Science et Service comme relevant des dispositions et crédits publics pour la formation de bénévoles. A ses yeux, le perfectionnement des Volontaires entre dans le cadre de a formation professionnelle continue. Là encore,l’ATD ne suit pas le modèle classique.
Il dévie, enfin, d’une certaine conception de l’efficacité. Il refuse, en effet, obstinément de privilégier, dans sa lutte contre le paupérisme, les ressortissants les plus susceptibles de profiter immédiatement de ses entreprises. Son premier souci est d’identifier les plus anéantis, ceux dont il aura le moins de chances de comprendre le langage et qui risquent de ne point comprendre le sien. Les équipes Science et Service s’imposent le refus des succès faciles, sachant le prix qu’en payent les familles les plus épuisées, doublement exclues et montrées du doigt, quand des familles voisines plus fortes se détachent d’elles. Le combat contre la pauvreté devient un contre-sens, quand la promotion des uns enfonce plus encore les autres. Cette lutte même est donc à réinventer à partir des plus démunis du Quart-Monde. Les familles sous-prolétariennes elles-mêmes sont appelées à défendre d’abord la cause du voisin le plus affaibli. On pourrait dire en résumé que l’ATD généralement classée comme une association d’action sociale a bien plus le caractère d’une organisation syndicale ou politique. A cela près que ses militants ne défendent pas leurs propres intérêts ni ceux de leur groupe ou milieu, mais la cause de travailleurs et de familles sous-prolétaires lésées du fait d’être exclus de tous les autres groupements d’intérêt. Laissés pour compte dans toutes les luttes, eux ne sont même pas en position de prenne conscience d’une lutte possible. Et les partenaires sociaux reconnus s’organisent de manière à ce que le Quart Monde n’en prenne jamais conscience. C’est là ce qui a fait naître l’ATD , mouvement de défense de la cause sous-prolétarienne.
Lui-même considère, que les mouvements ouvriers et la société toute entière ont tout à gagner d’une prise au sérieux de cette cause-là. En ce sens l’ATD Quart Monde, se sait profondément solidaire des intérêts de tous les travailleurs. Mais tous ne peuvent pas la reconnaître ainsi. Elle est aussi l’intruse, trouble-fête, puisqu’elle apporte un peuple, reproche vivant de l’imperfection des causes jusqu’ici défendues.
Mais d’où nous est venue cette personnalité particulière qui ne semble pas être celle de nos organisations sœurs préoccupées du Quart-Monde, en France ou à l’étranger ? Nous-mêmes ne l’avons pas choisie ni prévue ; nous la découvrons, au jour le jour. Que s’est-il passé ?
Les chemins se séparent
Il est vrai qu’en fondant un premier groupement ATD avec les familles sous-prolétariennes du Camp de Noisy-le-Grand, nous n’imaginions guère où cela nous mènerait. Pourtant ce rassemblement de familles perpétuant le monde du paupérisme que nous avions connu dans notre enfance portait déjà en lui ses directives. En France, la population la plus pauvre a pu, pendant plus longtemps qu’en d’autres pays d’Europe occidentale, circuler et se regrouper, sans que l’Etat n’intervienne. Dans d’autres pays s’est fait jour plus tôt cette tendance à contrôler les mouvements des familles sous-prolétariennes. Tendance qui conduisit à disperser ce Quart-Monde, à l’émietter, relogeant ses ressortissants par petits groupes. En France, ils ont gardé plus longtemps ce minimum de liberté dans la misère donnant lieu à des regroupements plus spontanés, selon le mode de vie, les liens de parenté, les possibilités de relations économiques et sociales des familles.
C’est sans doute pour cela qu’en France nous avons pu mieux qu’ailleurs, saisir cette réalité sociale, toujours d’actualité, de l’existence d’un peuple sous-prolétaire. Couche de population au bas de l’échelle sociale avec ses racines, son histoire, ses modes de pensées et de vie, ses affinités et alliances, son devenir commun... en somme, avec tout ce qui peut, effectivement caractériser un peuple.
En d’autres pays, le sous-prolétariat, fractionné en groupuscules ou en unités familiales dispersées n’apparaissant déjà plus.. On n’y voyait plus que « familles problèmes », « cas sociaux », « familles inadaptées ». En France, si nous lui prêtions attention, il pouvait encore s’imposer à nous , nous révéler son identité cachée parce que honteuse et vulnérable, mais pas encore totalement étouffée. Nous pouvions reconnaître en lui la réalité d’un Quart-Monde.
Nos analyses et conceptions de la pauvreté étaient, de ce fait, différentes de celles de nos amis scandinaves, néerlandais, anglo-saxons, mais aussi de ceux qui dans notre propre pays, ne voyaient plus que de loin les zones sous-prolétariennes. Pour les uns et les autres, nous paraissions des retardataires dans les années cinquante et soixante du fait même de parler en termes de pauvreté et de sous-prolétariat. Notions dépassées nous disait-on ; il s’agissait bien plus de déviances et inadaptations. Notre expérience du Quart-Monde allait dorénavant nous obliger à emprunter des voies qui n’étaient pas celles des autres.
Reconnaître nos ignorances
Car un peuple sous-prolétaire nous engage à autre chose que ne le font des « familles-problèmes » ou « inadaptées », ou plus simplement « sans-abri ». Nous ne pouvons pas lui appliquer, moins encore lui imposer nos schémas d’analyse, nos doctrines et méthodes anciennes. Son existence et son imperméabilité massives nous obligent au contraire, à les réviser toutes, voire même à les abandonner. Par sa condition de pauvreté collective, à la fois incompréhensible et inadmissible, par son silence, sa non-réponse à nos méthodologies sociales et activismes politiques le Quart-Monde, nous oblige à tout ré-apprendre et, partant, à nous mettre à l’écoute, à faire du sous-prolétariat notre maître. Non pas notre maître des solutions à apporter à sa condition, car il ne les possède pas. Mais notre maître à penser le paupérisme et l’exclusion, le seul qui puisse nous dire ce que cela signifie de les vivre. Notre erreur aura été, pendant trop longtemps de penser ne point avoir besoin de le savoir, de pouvoir imaginer des solutions une société égalitaire et juste, sans connaître l’expérience de vie sous-prolétarienne.
Tentation de ceux qui disposent d’un savoir, que de penser pour les autres sans vouloir les connaître, surtout quand il s’agit d’hommes parés d’aucune instruction. Chacun sait pourtant que tout notre savoir ne nous permettra jamais de résoudre des problèmes que nous nous pouvons pas formuler. Et que pour les formuler, il faudra bien entendre ceux qui les vivent. « Ce qui m’intéresse, disait Lénine à ses proches collaborateurs, ce n’est pas ce que vous pensez. Allez dans les usines et rapportez-moi ce que pensent les ouvriers. »
Si le volontaire Science et Service a un quelconque mérite, c’est peut-être celui d’avoir reconnu son ignorance, d’avoir su choisir ses maîtres. Puisque les volontaires d’ATD ont abandonné les prérogatives que peuvent conférer un savoir, un diplôme, une situation professionnelle. Ils se sont faits élèves, chercheurs de connaissances pouvant donner lieu à des analyses correctes, à des solutions enfin efficaces. Ce volontariat a accepté la déconsidération des corps professionnels auxquels lui aussi appartient, pour se faire simplement le miroir où une population puisse redécouvrir pour elle-même et montrer au monde son vrai visage, l’image véridique de sa situation mais aussi les réponses qu’elle attend de nous . Il s’est formé décodeur des signaux, du langage du Quart-Monde . Sa tâche est d’en renvoyer les enseignements au monde environnant. Il croit, en effet, que toute situation , toute pensée du Quart-Monde nous enseigne quant à nos analyses politiques, nos méthodologies professionnelles, nos modes d’engagement personnel.
Sans l’avoir tellement cherché, le Volontariat Science et Service est devenu ainsi, tout entier :pédagogie novatrice pour l’éveil et la mise en route d’un peuple, mais aussi, démarche civilisatrice envers la société de son temps, démarche politique vers les autorités au pouvoir.
Les élèves deviennent les maîtres.
Son analyse de la réalité du sous-prolétariat a dicté à l’ATD, le choix de ses maîtres. Son écoute du Quart-Monde ne partait pas d’une théorie pédagogique, moins encore d’une notion de « thérapeutique », il allait cette authenticité de la démarche : la conviction profonde d’avoir à apprendre pour qu’elle devienne aussi pédagogie de l’éveil et du ralliement.
Pédagogie, dont les activités particulières ; pré-école, pivots culturels, cités de promotion, ateliers... ne sont que des habits variés et variables. Son essence est dans cette manière de faire des maîtres de ceux à qui ont n’apportait que des leçons, éternels élèves devant apprendre à vivre. Manière qui consiste, aussi , à la mise en partage de tous biens reçus , pour être le plus proche possible afin de mieux apprendre. Afin d’avancer ensuite ensemble, peuple et volontariat, dans la compréhension des situations et solutions.
Cette pédagogie est un désir de solidarité, on l’oublie trop souvent, est une dépendance mutuelle. N’est pas solidaire, celui qui peut retirer ses épingles du jeu à tout moment , gardant ses portes de sortie, ses moyens de réussir encore quand l’autre échoue. Le Volontariat compromet son prestige professionnel, social et politique : ayant tout misé sur le Quart-Monde, il risque de tout perdre si les travailleurs sous-prolétaires ne gagnent pas leur cause. Cette solidarité est encore soulignée par le refus de l’écrémage, par la manière de faire appel aux plus forts pour aider à l’avancement des plus dépossédés. C’est de ces derniers que dépend le succès de tous, les plus forts remettant leur sort dans les mains des plus faibles. Là réside la véritable démarche pédagogique d’ATD, le reste n’étant que moyens et méthodes, pour la réaliser. Et cette pédagogie n’est pas une invention théorique, la condition sous-prolétarienne nous l’a imposée. Il fallait l’accepter ou renoncer à combattre la sous-prolétarisation.
Comme bien d’autres, nous avons cherché des alternatives, examiné des « thérapeutiques »,d’une part, des démarches dans la ligne de la « lutte des classes »,de l’autre. Aucune qui ne corresponde à la réalité durement analysée du sous-prolétariat. Celle-ci nous dictait la recherche, l’écoute constantes de plus défavorisé, plus exclu que soi-même. La pédagogie fait corps avec cette façon d’aborder l’exclusion. L’expérience ATD semble démontrer que la participation du Quart Monde, sa foi en lui-même, son ouverture sur le monde sont à ce prix.
Un volontariat sur la place publique
Mais le Quart-Monde ne nous dicte pas seulement la pédagogie qui lui convient ; il fait aussi de nous les porteurs d’un projet de civilisation au cœur de la société. Là encore, nous n’avons rien inventé nous -mêmes. La permanence du paupérisme venant du fait que le sous-prolétariat demeure exclu de la pensée comme des institutions de nos sociétés, il est impossible à l’ATD de demeurer une initiative privée, se cantonnant dans un domaine d’action limitée. Ce que demandaient les familles , c’était d’être reconnues, non pas tant par nous seulement, mais par le monde qui les entoure. La raison d’être d’ATD, l’objectif de la pédagogie ne pouvaient être autres que de faire accéder un peuple à la vie publique. Mais pour que la parole du Quart-Monde y soit entendue et comprise, son témoignage pris au sérieux, son rôle actif accepté, le Mouvement lui-même devait être sur la place publique. Son volontariat devait s’y trouver en avant-garde, faire entendre ce qu’il avait appris, préparer les esprits. Ce volontariat devait accepter de s’y prêter à tous les regards , à toutes les critiques et inquisitions s’il voulait avoir non seulement valeur de témoignage d’un monde exclu, mais aussi, valeur d’exemple des solutions à apporter à l’exclusion.
Pour être l’exemple valable d’un changement social, concret et immédiat, pour infléchir des mentalités collectives, il faut poser soi-même un geste social, collectif et public. Se constituer en corps, oser se présenter publiquement avec toutes les carences qu’on se connaît. Voilà qui n’était pas fait pour enthousiasmer les premiers volontaires. Seule, la conviction de manquer leur but en s’y refusant leur a fait accepter la charge. On ne se soumet pas de gaieté de cœur à la critique constante qui englobe également Quart-Monde et Mouvement . La vie en zone sous-prolétarienne est déjà assez difficile sans cela.
En l’obligeant à la vie publique, le sous-prolétariat a néanmoins permis au Volontariat de découvrir que cette critique n’était pas un mal. Susciter le débat n’est pas seulement la condition première du changement des attitudes. C’est aussi, pour le volontariat, la seul