Appel à la solidarité

Appel à la solidarité lancé par le père Joseph Wresinski à la Fête de la Solidarité organisée le 17 novembre 1977 au Palais de la Mutualité à Paris, pour le 20ème anniversaire du Mouvement.

Appel à la solidarité

Adresse à l’Etat

C’est vers l’Etat que je me tourne tout d’abord, vers l’Etat dont la mission première est de promouvoir une volonté politique de destruction radicale de la misère, vers l’Etat sur lequel les citoyens se sont de plus en plus déchargés, depuis les années d’après guerre, du souci des plus défavorisés. Cette démission politique générale conduit à son tour l’Etat à se décharger de sa responsabilité sur le seul ministère des Affaires Sociales. Que pouvait faire celui-ci sinon confier le souci de la misère à son département de l’Action Sociale ? Le résultat de ce refus des citoyens est que les plus défavorisés se trouvent seuls, sans recours, face à des services ayant tout pouvoir sur l’existence d’une populations sans défense parce que sans parole ni représentation politique. Mis à part le Ministre de l’Habitat quels membres du gouvernement se sont déclarés publiquement coresponsables et solidaires de ces populations ? Quand le Quart Monde a-t-il jamais fait l’objet d’une délibération du Conseil des Ministres du Gouvernement tout entier ? Pourtant les délégations que nous avons entendues ce soir nous ont dit et répété combien il était intolérable et injuste d’être ainsi ignoré, maintenu en marge, de voir son dénuement géré par la seule administration et non éliminé par la volonté et le concours de tous. En rappelant cela, que demandons-nous à l’Etat ? Nous demandons d’abord que son Chef, que le Président de la République se reconnaisse publiquement garant de la défense des intérêts des minorités exclues ; qu’il veille à ce que le Quart Monde obtienne au plus vite les moyens de ses libertés économiques, culturelles et politiques ; qu’il veille notamment à ce que le Quart Monde soit représenté dans toutes les instances où les autres citoyens peuvent se faire entendre. Que demandons-nous encore à l’Etat ? Nous demandons que pour assumer cette responsabilité dans les meilleures conditions, le Chef de l’Etat désigne auprès de la Présidence de la République un délégué chargé de suivre et d’évaluer en permanence l’élaboration et l’exécution d’un plan quinquennal pour éliminer la misère et l’exclusion dans la démocratie française. Nous n’entrerons pas ce soir dans le détail des demandes de lois, de décrets d’application, de règlements particuliers. Le Mouvement ATD Quart Monde n’a pas cessé de les développer, de les présenter en les justifiant depuis sa création, il y a vingt ans. Ce sur quoi nous insisterons ce soir c’est la concertation pour laquelle le Mouvement ATD Quart Monde s’est toujours montré prêt à partager son expérience et ses connaissances. Par cette concertation sera cassé le cercle vicieux de la misère. Nous demandons enfin à l’Etat d’accueillir et de faciliter largement la libre initiative des citoyens dans le combat contre l’exclusion et de fournir au besoin, les moyens financiers d’initiatives non-gouvernementales. Soutenir la liberté d’innover des citoyens c’est stimuler les administrations et garantir l’aptitude à la réforme des structures publiques ; c’est assurer à l’Etat la capacité de se forger un nouveau mode de démocratie qui ne tolèrera plus que des minorités sans poids politique puissent être réduites au silence et au paupérisme.

Adresse aux alliés

A côté de l’Etat, c’est à tous les citoyens que je m’adresse car ce sont eux qui, en fin de compte, déterminent les choix et les grandes orientations de toute société. Face à l’exclusion, le Quart Monde nous rappelle donc, à nous qui sommes des citoyens reconnus, qu’une nouvelle alliance s’impose : Alliance entre exclus et non exclus. Une alliance qui doit transformer les données de la vie politique, la pensée de notre temps, l’esprit des institutions et des lois, et la vie des Églises. Il nous faut donc conclure une alliance nouvelle avec le Quart Monde pour que partout soit défendue la cause des laissés pour compte. Mais pour être fidèle à cette alliance nous irons jusqu’au bout de notre contestation contre tout projet de société qui exclut les plus faibles et nous imposerons la participation en tout domaine des plus défavorisés. En effet, aller jusqu’au bout c’est dénoncer tout ce qui met un homme en situation d’infériorité et fait qu’il soit rejeté. Cette contestation nous la mènerons dans notre propre famille, dans notre propre milieu et cela au risque de renoncer à des idées rassurantes ou à des privilèges acquis. Cette contestation, nous la poursuivrons dans l’école, le lycée que fréquentent les nôtres ; par elle nous refuserons que soit délaissé l’enfant le moins doué, l’enfant écrasé par le poids de la misère de sa famille. Notre contestation sera présente dans les entreprises où nous exigerons que soient admis ceux qui n’ont reçu aucune formation professionnelle. En cette période de crise nous agirons pour qu’ils ne soient pas les premiers privés de leur travail, pour que la solidarité ouvrière joue pleinement en leur faveur. C’est elle qui nous poussera à militer dans nos organisations en faveur des plus défavorisés, dans les associations familiales, les groupements, les clubs dont nous faisons partie. En un mot nous n’accepterons plus qu’en aucun lieu les plus défavorisés soient oubliés ou négligés. Notre adhésion dans les partis politiques de notre choix orientera les programmes vers une société sans exclusion. Nous imposerons à l’Etat un projet de société dont la charte sera la défense des plus démunis et le respect de leur droit. Quant à ceux qui croient, qu’ils fassent en sorte que grâce à leur dynamisme et à leur foi, nos Églises accueillent en premier les plus démunis. D’ailleurs, ces Églises ne furent-elles pas à travers les siècles, les lieux de la prière et de la révolte contre la guerre, contre la misère, contre l’ignorance, contre la domination des puissants et des pédants ? Que grâce à ces croyants elles redeviennent les Églises des sans-défense, des ignorants et des victimes ; le lieu de leur espérance, celui du partage et du dépouillement des forts, mais aussi, du refus de Dieu d’accepter l’oppression, l’injustice et la haine. Notre combat dans les mouvements de lutte contre guerre, la faim, pour les droits de l’homme rejoindra ce refus de l’exclusion car en réalité celle-ci n’est autre que l’ultime étape de la persécution contre la dignité de l’homme et le respect qui lui est dû. Plus encore, si nous le pouvons, nous donnerons de notre temps pour lutter contre l’ignorance au sein même du Quart Monde, pour éveiller la population sous-prolétarienne à la lecture, à l’écriture, au savoir, à l’art, à la poésie, à la musique. C’est pourquoi nous qui sommes éducateurs, instituteurs, nous rejoindrons ceux qui, dans le Mouvement, ouvrent des « Bibliothèques de rue », animent des « Pivots Culturels ». Sociologues, économistes, psychologues, nous participerons aux recherches que l’Institut du Mouvement mène depuis quinze ans, afin de fonder une connaissance scientifique du groupe Quart Monde. Juristes, nous renforcerons les comités de défense de ses intérêts et de ses droits. Représentants du pays, responsables à quelque titre que ce soit de la solidarité des citoyens, nous travaillerons de tout notre pouvoir à rendre aux organes représentatifs du sous-prolétariat leur juste place dans les institutions de la nation en tant que partenaires sociaux. Infirmières, médecins, nous prendrons la défense du malade sous-prolétaire dans les hôpitaux, les centres de planning, etc. Gens de lettres, journalistes, nous œuvrerons à la création d’un langage accessible aux moins instruits ; nous nous ferons dénonciateurs de l’exclusion. Tous, sans exception, nous pouvons et devons notre soutien financier. Tous, nous prendrons en compte les engagements du Mouvement en allant jusqu’au bout de notre contestation de notre justice, de notre amour ; en optant pour une lutte sans merci contre la misère ; en dénonçant toutes les situations qui amoindrissent les hommes. Ainsi notre contestation deviendra la volonté de la Nation de faire disparaître la condition sous-prolétarienne.

Adresse aux permanents

Le combat de libération du Quart Monde c’est sur vous, volontaires ATD Quart Monde, sur vous les permanents du Mouvement qu’il repose, car c’est vous les premiers qui l’avez entrepris. Sans vous, le sous-prolétariat ne serait jamais entré dans l’histoire contemporaine, les familles sous-prolétaires n’auraient été que des « familles-cas », des « familles-problèmes ». C’est vous qui avez suscité l’espérance dans un monde où le bonheur même faisait peur. Mais cette entrée du Quart Monde dans l’histoire vous crée des obligations dont le Mouvement ne pourra jamais se libérer sans se renier. Contre vents et marées, contre l’inertie de l’Etat, contre l’incompréhension des institutions, contre l’indifférence de l’opinion, contre le mépris de beaucoup, et pendant de nombreuses années contre le propre refus du Quart Monde lui-même, vous avez créé ce Mouvement. Aujourd’hui, la population sous-prolétarienne commence à se mettre debout, elle forge des militants issus de ses rangs. Vis à vis d’elle, votre rôle devra désormais être de plus en plus un rôle politique. Mais vous devez aussi vous replonger toujours plus profondément au milieu des nouveaux exclus, toujours à la recherche d’autres oubliés. La volonté du Mouvement continuera à être la destruction de la condition sous-prolétarienne, sous quelque forme qu’elle se présente. Il continuera à préparer le Quart Monde à rejoindre l’autre monde. Mais comment rejoindre l’inconnu ?Comment rejoindre une société dont l’histoire nous a séparés ? C’est vous, les permanents du Mouvement qui continuerez à être cette brèche dans le mur de l’exclusion. Vous êtes des citoyens à part entière et vous avez rejoint les exclus de votre société, vous avez fait avec eux le passage inverse. Vous continuez à le faire avec les nouveaux exclus jusqu’à ce qu’il n’en reste plus un seul. Vous avez opté pour une communauté de destin avec la population sous-prolétarienne. Vous êtes et vous serez les témoins dans la population même que ses espoirs ne sont pas vains, qu’elle n’est pas coupable, que son expérience au contraire a valeur pour tous les hommes. Vous êtes et vous serez les plus proches du scandale. Vous vous compromettrez comme avant avec ses victimes et vous dénoncerez tout malheur, affrontant s’il le faut, l’Etat et l’opinion. Vous avez à rassembler les alliés autour de toute population sous-prolétarienne, vous avez à vous former au combat et à la solidarité, à transmettre ce que le peuple de la misère vous a appris, ce qui le blesse, ce qui le fait avancer. Vous êtes des repères, des points de ralliement. Vous êtes ceux qui découvrez les nouveaux terrains où il faut porter l’action, les nouvelles formes de lutte pour la mener à bien. Vous êtes les garants que les exclus seront les premiers bénéficiaires des changements, que ceux-ci seront assez radicaux pour ne plus laisser personne de côté. Vous devez garantir que la contestation ira jusqu’au bout, que les plus défavorisés ne seront pas abandonnés en chemin. Qui garantira, sinon vous, que le sous-prolétariat en marche entraînera avec lui ceux qu’un passé de misère a par trop affaiblis. En liant notre vie à la destruction radicale de la misère, nous sommes et nous serons témoins d’une société solidaire des plus défavorisés. C’est un contrat de vie que nous avons conclu, nous en avons accepté le poids, les risques et aussi tous les dénuements car le succès de notre cause est dans la montée de ce peuple, dans notre propre disparition pour laisser place à ses leaders.

Adresse aux militants et délégués du Quart Monde

Militants et délégués du Quart Monde c’est à vous que je m’adresse maintenant. Plus que tous vous êtes concernés par les engagements qui seront pris ce soir autour de vous et de vos enfants. C’est votre refus d’une vie sans espoir, votre refus d »être considérés responsables de votre souffrance, votre refus d’être considérés comme inexistants et inutiles, que le Mouvement a repris. En effet qu’est-ce donc que le Mouvement sinon le cri de votre révolte, mais aussi celui de votre appel. Cependant vous savez que personne ne vous libérera sans vous. Vous avez l’expérience de trop de lâchages, de trop d’abandons. Vous savez que l’autre société n’a ni les mêmes intérêts, ni les mêmes idées ni les mêmes projets que vous. C’est pourquoi de votre libération vous êtes les premiers garants, du changement de vos vies, vous serez les premiers responsables. Et être responsables, pour vous, ce sera d’abord continuer à vous former, à vous instruire, à vous regrouper, pour réfléchir sur votre condition, pour exiger une école adaptée à vos enfants, un travail qui vous rende indépendants et qui garantisse aux vôtres une vie décente, pour exiger aussi une formation professionnelle accessible à vo re milieu, ainsi que les moyens de la culture et de la spiritualité. Pour le respect de vos familles, pour que vos enfants aient le droit à votre amour, aient droit à la garantie d’être élevés par vous notre objectif doit être, pour les dix ans à venir, qu’il n’y ait plus d’illettrés parmi nous, qu’aucun enfant non seulement ne manque l’école mais qu’aucun n’y échoue. Sans doute avons-nous besoin des autres pour cela, mais nous pouvons aussi y contribuer. Que ceux qui savent lire et écrire apprennent à lire et à écrire à leurs voisins ; que chacun de nous se tienne pour responsable de sa formation professionnelle, mais aussi de celle de tout le milieu. Inscrivons-nous à la formation continue et entraînons nos grands enfants à la FPA (Formation Professionnelle pour Adultes). Être responsables c’est aussi rejoindre les associations familiales, les associations de parents d’élèves, les comités de locataires, les syndicats, le partis politiques. Vous avez droit aussi à lutter pour la justice, la paix, les droits de l’homme. Être responsable, c’est participer aux luttes essentielles de l’humanité. Dans ces luttes vous serez des égaux et vous y imposerez la lutte contre la misère. Nous ne pouvons apporter de grand savoir, nous ne pouvons apporter ni or, ni argent mais nous avons ce que les autres n’ont pas et qu’ils doivent connaître c’est notre expérience, notre expérience de l’exclusion. Mieux que tout autre, nous savons réellement ce qu’est la liberté, nous qui avons toujours vécu sous la tutelle et la dépendance d’autrui. L’égalité, nous en connaissons le manque, nous qui sommes traités en inférieurs, en parasites inutiles. L’honneur d’être homme, nous en connaissons le prix, nous qui supportons le poids du mépris. Nous avons expérimenté tout ce qui humilie et fait souffrir un homme, une famille, un milieu et si nous rejoignons d’autres combat, ce sera pour les rendre attentifs à ceux qui sont au dernier degré de la souffrance, de l’écrasement, du malheur, de la désespérance.

Conclusion

C’est donc une alliance entre les sous-prolétaires et la société que je vous invite à conclure ce soir, une alliance entre exclus et non-exclus, une alliance qui doit transformer les relations entre les hommes, la vie politique, la pensée de notre temps. C’est un véritable contrat que je vous demande de passer entre vous ce soir, un contrat entre la population sous-prolétaire, l’état et les citoyens. L’enjeu de ce contrat c’est de créer une démocratie qui tire les leçons de son injustice vis-à-vis des plus défavorisés et leur restitue leurs responsabilités de citoyens.

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5 commentaires Laisser un commentaire
  1. Merci pour ce très beau site.
    J’ai cependant une question : J’aurais voulu télécharger ce texte. Est-ce prévu ? Comment faire ?
    Merci de votre réponse, qui me sera précieuse pour la suite, et les autres textes…
    Jean

    1. Oui! La date annoncée sur la tribune est celle de la réunion post-conférence, pour celle et ceux qui souhaitent donner suite à la manifestation du 17 novembre à La Mutualité.

      Jean Tonglet

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