Dans nos murs, le défi du Quart Monde.

Article paru dans la revue « PREUVES. Les idées qui changent le monde », n° 15, 3ème trimestre 1973, Paris.

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Des millions d’hommes, en France et dans les autres pays développés, ne participent ni à la croissance, ni à la culture qu’elle sécrète et vivent en marge de notre société. Leur misère est notre honte. Comment les en sortir ?

Luther exigeait leur extinction car ils blasphémaient le nom de Dieu. Louis XIV les expédiait aux galères ou, au mieux, les enfermait dans des hospices. En Angleterre, ils étaient condamnés au bannissement après confiscation de leurs biens – pourtant inexistants. Marx tenait ces marginaux du prolétariat pour une catégorie dangereuse, incapable de participer à la mission révolutionnaire de la classe ouvrière. Pour Hitler, ils n’étaient que des  » a-sociaux « , évidemment destinés aux fours crématoires. De nos jours enfin, on les considère comme des  » inadaptés « . Apparemment clinique et faussement bénin, ce qualificatif traduit une  » mise au ban  » tout aussi rigoureuse que celle qui fut le lot des plus pauvres parmi les pauvres au cours des siècles. Car la condition des sous-prolétaires est, fondamentalement, le rejet : confinés dans les bas-fonds de la société, ils n’ont accès ni aux biens matériels, ni aux métiers, ni aux valeurs culturelles et sociales de leurs contemporains. Ils forment un quart-monde qui est le lieu géométrique de toutes les exclusions.

L’existence d’une sous-couche de misère profonde, en France comme dans tous les pays développés, ne résulte pas le plus souvent d’accidents, de chutes individuelles, de malchances récentes ou passagères. Elle est l’aboutissement d’une évolution entamée avec l’errance des pauvres, à l’aube des temps modernes, dans le sillage des pèlerins, des troubadours et des colporteurs. Dans les villes, on leur assigna des quartiers réservés : rue des Francs-Bourgeois, de la Petite ou de la Grande Truanderie, cours des miracles. Au cours des siècles, de nouvelles cohortes viennent rejoindre ce peuple en haillons, à mesure que les transformations de l’agriculture et que les ventes de terres jettent sur la route de la misère ceux qui perdent ainsi leurs maigres moyens de subsistance, puis lorsque l’avènement de l’industrie moderne laisse sur la grève des travailleurs manuels qui ne parviennent pas à s’intégrer à la classe ouvrière montante, soit que leurs métiers anciens disparaissent, soit que, prématurément usés par le labeur en usine, ils perdent bientôt pied. S’y agglutinent aussi, sous le coup des fluctuations économiques, des ménages ouvriers ou de petits indépendants dont le bagage matériel et culturel est demeuré trop modeste. Aujourd’hui, leur masse s’accroit encore d’une part de la main-d’ ?uvre étrangère qui ne parvient pas à trouver un emploi stable.

Le noyau dur de la misère

Parallèlement, la société devenant de plus en plus structurée et hiérarchisée, le quart-monde voit disparaître des semblants d’occupation et donc de statut qui lui permettait hier une organisation sociale moins rigide. Plus la sous-prolétarisation se poursuit, de génération en génération, plus les problèmes de ceux qui en sont atteints deviennent chroniques, insurmontables. Il en va pour le quart-monde comme pour le tiers-monde : l’écart des plus pauvres vis-à-vis des riches se creuse à mesure que s’accroît le bien-être des seconds. Et le nombre des sous-prolétaires ne diminue guère, bien au contraire : en retenant comme seuil de la pauvreté profonde des moyens d’existence inférieurs au quart du revenu moyen des travailleurs manuels, les chercheurs du mouvement ATD ( Aide à toute détresse) – Science et Service estiment que plus d’un million de personnes appartiennent actuellement en France, au  » noyau dur  » de la misère. Mais, si l’on retient aussi d’autres critères tels que la santé, aide- sociale, etc… qui s’accumulent inévitablement, on arrive aisément à deux millions de Français.

Ces quelques données ne sont pas des affirmations gratuites, même si elles paraissent surprenantes à l’époque de l’État providence, alors qu’existent des systèmes d’allocations- chômage, de sécurité sociale, etc. La vérité est que les sociétés modernes ignorent presque totalement la misère qui subsiste ne leur sein : elle ne trouve guère de place ni dans les registres des administrations, ni dans les modèles des économistes ; ni dans les programmes des politiques. Sur ce plan également, le quart-monde est frappé d’exclusion. Aussi avons-nous axé l’activité d’ATD aussi bien vers ma  » science  » que vers le  » service  » afin de développer une connaissance de la pauvreté. C’est ainsi que nous avons découvert l’existence de familles de longue lignée misérable, de même qu’il existe des familles de lignée noble, bourgeoise ou ouvrière. Les sous-prolétaires ne tiennent pas d’arbres généalogiques mais dans la mesure où nous avons pu remonter au-delà de la première ou de la seconde génération, nous nous sommes aperçus que la pauvreté se transmet bien souvent de père en fils, comme un héritage. De même l’expérience nous a montré qu’il existe tout un réseau de la misère, les sous-prolétaires se mariant entre eux et étant liés par de nombreuses relations affectives, familiales, sociales au point de former un peuple et non une simple juxtaposition de cas individuels. Enfin, à mesure que nous progressons dans l’exploration de la misère et alors que nous croyons déjà bien la connaître, nous découvrons encore de nouvelles couches d’une pauvreté insoupçonnée, plus profonde encore que celle que nous avons rencontrée jusqu’à présent, les opérations de rénovation, notamment, mettent au jour des familles incrustées dans des immeubles vétustes, au c ?ur des villes, et vivant là depuis des générations dans des conditions de dénuement qui non seulement sont ignorées des gens vivent à proximité, mais encore qui dépassent tout ce que nous avons connu dans des  » centres refuges  » comme celui de Noisy-le-Grand.

Faire cesser ce scandale

C’est à Noisy-le-Grand, précisément, qu’est né le mouvement ATD et que s’est peu à peu développé notre approche de la condition sous-prolétarienne. A l’âge de quarante ans, seul d’abord, puis bientôt avec d’autres, j’ai commencé à y réaliser ce dont, obscurément, je rêvais lorsque j’étais toute jeune : prendre en charge ce peuple – qui est mon peuple. Car je suis né dans le quart-monde, dans un e petite ville de province. Dès mon enfance, j’ai éprouvé plus ou moins consciemment l’injustice insupportable de la condition sous-prolétarienne et le désir passionné de faire cesser ce scandale. De mille manières, licites ou illicites, j’ai essayé de changer la vie des miens : ma mère, abandonnée, et mes frères et s ?urs plus jeunes. A un moment ou à un autre de leur jeunesse, tous les sous-prolétaires traversent une crise identique, se révoltent contre l’horizon bouché qui est celui des plus pauvres, tentent de se libérer comme une bête affolée prise au piège. Mais c’est peine perdue. Après avoir refusé un temps la misère, on y retombe par fatalité, faute des moyens nécessaires pour y échapper : éducation, formation professionnelle et spirituelle, relations sociales ou même simplement forces physiques – minées par la sous-alimentation.

La peur, compagne de tous les instants

C’est à Nantes, lorsque j’y travaillais comme pâtissier, que j’ai connu la JOC ( Jeunesse ouvrière chrétienne). A travers elle, j’ai redécouvert, d’une autre façon, le quart-monde et ses problèmes. C’est là que tout s’est décidé. Lorsqu’on prend la résolution de devenir prêtre, qu’est-ce qui vous pousse ? Est-ce d’abord le combat pour Dieu ou plutôt celui pour les hommes ? Je ne sais. Les deux, sans doute. Mais je ne pense pas que l’on puisse entrer en sacerdoce sans avoir la volonté de changer radicalement quelque chose. Sinon, cela n’a pas des sens. Pour moi, c’était clair : j’ai sollicité la prêtrise pour transformer l’existence de ces gens, autour de moi, qui étaient privés de pain, de travail, d’éducation, d’une vie familiale et sociale normale. Pourtant, on m’a confié pendant sept ans des paroisses de campagne. Chez les ouvriers agricoles, j’ai d’ailleurs retrouvé les caractéristiques de la condition sous-prolétarienne, et notamment cette tension constante que je connais bien car elle fut ma compagne quotidienne tout au long de mon enfance et, depuis lors, je n’ai cessé de l’observer autour de moi. Les bourgeois sont parfois saisis par l’angoisse, mais les miséreux vivent constamment dans la peur. C’est tout différent.

Un jour de 1956, mon évêque m’a proposé d’aller voir du côté de la cité d’urgence de Noisy-le-Grand si l’évangélisation y était possible. Il y avait là deux cent cinquante six familles, des sans-logis ramassés un peu partout dans Paris et confinés dans cette zone de regroupement où ils n’étaient censés passer qu’une ou deux années. Certains y sont restés quinze ans dans des conditions inimaginables : le camp qui n’existe plus aujourd’hui, était un rassemblement d’igloos indescriptibles à la porte duquel s’arrêtait la route. Un bidonville hors-les- murs de la civilisation.

Presque tout de suite, à Noisy-le-Grand, se sont fixées dans mon esprit les grandes lignes du projet qui allait aboutir à la création d’Aide à toute détresse. Et tout d’abord la nécessité d’étudier scientifiquement la condition sous-prolétarienne.

Un peuple caché dans les replis de la société

Dans un triple but. Premièrement, afin de prendre la mesure du phénomène de paupérisation : les familles avec lesquelles vivent quotidiennement les volontaires du mouvement se trouvent dans des situations si désespérées à une époque dite  » d’abondance  » que l’on est toujours tenté de croire qu’il s’agit de cas isolés, accidentels, dus à des circonstances particulières. Seules des enquêtes systématiques permettent de relier ces constatations les unes aux autres, de prendre conscience que la misère noire est la condition d’un peuple tout entier, caché dans les replis de la société comme la poussière infiltrée entre les lames du parquet. Deuxièmement, la connaissance approfondie du quart-monde permet de remonter aux causes et de concevoir une action d’ensemble pour faire cesser ce scandale. Enfin, le fait de pouvoir appuyer nos expériences personnelles sur des études scientifiques nous rend crédibles vis-à-vis du monde extérieur aux responsables politiques comme aux simples citoyens, nous pouvons prouver, documents à l’appui, que nous ne parlons pas à la légère ou que nous ne faisons pas de misérabilisme lorsque nous affirmons que le phénomène de paupérisation, par son ampleur, condamne une collectivité qui le laisse subsister.

Parallèlement à cette volonté d’analyse scientifique, c’est également à cette époque que j’ai compris combien des demi-mesures seraient ridicules face au défi de la condition sous-prolétarienne. Celle-ci ne peut cesser que si l’on y met le prix. Mes compagnons de route comme moi-même avons décidé de nous engager à fond aux côtés du quart-monde, de partager totalement son existence afin de témoigner, par notre geste, que la situation qui lui est faite est inadmissible. Dès le début, nous avons décidé d’être absolus dans nos objectifs et notre démarche, de refuser toute échappatoire. On ne vient pas à bout de la misère par des actions sporadiques, en s’y consacrant à mi-temps, tout en préservant par ailleurs sa vie et son confort personnels. Bien sûr, nous ne rejetons pas l’entraide : ce sont les  » ?uvres » qui jusqu’à présent, ont permis aux plus pauvres de survivre, de garder leur dignité, et ceux qui les raillent sont des gens enfermés dans leurs préjugés et leur méconnaissance de la misère. Mais notre vocation n’est pas, en premier lieu, de « faire la charité », d’organiser des soupes populaires ou des distributions de vêtements. Nous nous sommes fixé pour but de transformer radicalement la condition sous-prolétarienne.

Rompre le cercle vicieux de la misère

C’est ainsi qu’à Noisy-le-Grand, j’ai commencé en 1956 par créer une bibliothèque pour les enfants. Cela pouvait paraître un luxe inimaginable dans un bidonville où les gens habitaient des taudis indescriptibles, privés d’eau et d’électricité, et ne savaient pas comment ils pourraient se nourrir le lendemain, si ce n’est le jour même. Pourquoi parler de savoir à des familles obsédées par le problème de la survie quotidienne ? Mais le cercle vicieux de la misère est d’abord celui de l’analphabétisme, de l’incapacité de s’exprimer et à s’engager dans des échanges normaux avec les autres êtres, de l’impossibilité, pour les enfants, à tirer profit d’un enseignement conçu pour un milieu et en fonction de conditions d’existence qui ne sont pas les leurs. Comment fixer son attention lorsque la peur vous tenaille ? Comment apprendre et retenir alors qu’on est consta ment écorché par les déchirements de la vie familiale ? Bien souvent, les parents eux-mêmes détournent leurs enfants de fréquenter l’école : comme la police et l’assistante sociale, elle est pour eux l’incarnation de cette société qui les rejette, qui nie leur existence, qui leur refuse les raisons d’espérer. Faute de formation scolaire, les jeunes sous-prolétaires sont ensuite exclus de l’apprentissage professionnel et relégués dans des emplois de man ?uvres, sous-payés et épisodiques, à supposer qu’ils aient la chance et la force d’en trouver.

C’est pour tenter de rompre ce cercle vicieux que j’ai créé la bibliothèque de Noisy-le-Grand. Le présent était si bouché que je me suis efforcé de travailler pour l’avenir. Bientôt, les gens du bidonville ont compris ce que je cherchais : ils ont laissé venir leurs enfants dans cette baraque aussi misérable que celles qui l’entouraient mais où ils découvraient, avec un bonheur émerveillé, ce que d’autres jeunes reçoivent sans y songer. Eux dont le vocabulaire se limitait aux quelques objets qui les entouraient et aux besoins immédiats de la survie quotidienne – manger, se vêtir, dormir – ont soudain pris conscience de l’existence d’un autre monde que celui de la misère immédiate, inhumaine. Le livre et la parole leur ont ouvert les portes de la vie.

L’humiliation d’un homme humilie ses frères.

Un beau jour est arrivée à Noisy-le-Grand une Danoise venue rejoindre un pasteur protestant qui s’occupait de je ne sais quelle ?uvre charitable. Ne parlant pas un mot de français, elle s’était égarée et m’a pris pour le pasteur qu’elle cherchait. Elle avait un tel sourire que, par sa seule présence, le monde changeait autour d’elle. Elle a vécu dans le bidonville pendant de longues années. D’autres personnes sont venues ainsi, à qui on avait sans doute parlé du père Joseph comme d’une sorte de padre Pio. Je n’avais pas de discours à leur faire. La misère du bidonville parlait d’elle-même. Certaines sont restées : elles ont formé le  » noyau dur  » du volontariat, comme la nièce du général de Gaulle, Geneviève Anthonioz, qui avait connu les camps de concentration et m’a dit, en voyant Noisy-le-Grand :  » Depuis Ravensbrück, je ne puis voir un homme humilié sans être humiliée moi-même « . Elle est devenue présidente du mouvement Aide à toute détresse.

Fonder une science de la pauvreté

Je me souviens du 2 janvier 1959 au cours duquel est arrivée au camp une jeune diplomate hollandaise Alwine de Vos van Steenwijk. Je repeignais un igloo et étais pressé. Aussi lui ai-je proposé de trier des colis de Noël encore inutilisés qui étaient arrivés après la fête, les jours précédents. Je l’ai oubliée. Quand vint le soir, je me suis souvenu de sa présence. Je l’ai retrouvée dans un coin de la baraque, grelottant, en larmes.  » Vous pleurez de froid ? « ,  » Non, m’a-t-elle répondu, mais de voir ce que l’on donne aux enfants des pauvres ! « . Ma jeunesse de sous-prolétaire est remontée à ma mémoire : comme tous les enfants de mon entourage, je n’ai pas porté un seul costume ou une seule paire de chaussures qui n’aient d’abord été usé par d’autres. Tout à coup, j’ai compris que cette jeune femme étrangère était des nôtres. Je lui ai expliqué que j’avais besoin d’elle, de sa culture, de ses connaissances pour fonder une véritable science de la pauvreté, jusqu’alors inexistante, qu’elle devrait refaire une nouvelle vie, tout abandonner. Je l’ai catapultée brusquement dans un immense projet. Elle y a réfléchi longuement avant de quitter la carrière diplomatique pour rejoindre Aide à toute détresse et fonder l’Institut de recherche et de formation aux relations humaines, ainsi que la Commission internationale de recherches sur la pauvreté.

A tous les volontaires qui, pour une durée plus ou moins longue s’engagent à plein temps dans notre mouvement, celui-ci impose pareillement une longue période de préparation. Non pour les mettre à l’épreuve, mais parce que les sous-prolétaires se font confiance qu’à ceux qui sont résolus à partager leur existence. S’ils ne s’intégraient pas – autant que faire se peut dans le quart-monde, les militants d’ATD ne supporteraient pas les conséquences de leur action, les répercussions des erreurs qu’ils peuvent commettre et qui pour eux seraient alors minimes ou inexistantes tandis que les sous-prolétaires, prisonniers de leur condition, en sont atteints durablement. Pour la même raison, et afin, également développer notre connaissance de la pauvreté, ATD demande à tous ses permanents un rapport d’observation quotidien. Le plus difficile a été de convaincre les sous-prolétaires que cette méthode n’a pas pour but de les juger, mais qu’elle permet de mieux les servir, de faire connaître au monde extérieur les conditions dans lesquelles ils vivent, d’élaborer une action à long terme. Car, sans leur participation, rien n’est possible

Refuser le compromis

Dès son origine, ATD est d’ailleurs issu de la population elle-même et ses premiers adhérents ont été des habitants du bidonville qui, se réunissant par groupe d’igloos, se sont efforcés de prendre en charge leurs propres problèmes. Ce ne fut pas mal sans mal : les nerfs à vif du fait de leurs inextricables difficultés quotidiennes, les gens se crispaient, se fractionnaient. Il fallait constamment reprendre le travail que l’on croyait acquis la veille. Le quart-monde est un maître exigeant, qui n’admet pas la lassitude et le découragement. A l’extérieur, pouvoirs publics et administrations restaient sur la réserve, incapables de comprendre que nous prenions fait et cause pour cette population, que nous refusions le compromis que nous proclamions sans ménagement l’intolérabilité de sa condition, au lieu de nous satisfaire de quelques améliorations minimes. Devant ces essais répétés pour organiser le bidonville, ils redoutaient que germe et se propage un ferment de révolte.

A l’Est comme à l’Ouest les sous-prolétaires sont partout présents.

Pourtant, dans le camp de Noisy-le-Grand, on n’apercevait guère le bout du tunnel. Au début des années 1960, mes compagnons de route et moi-même avions l’impression d’être tellement isolés que j’ai voulu voir si nous ne décollions pas de la planète, si ce que nous percevions de la condition sous-prolétarienne existait également ailleurs et si d’autres avaient pris conscience de ce problème. J’ai fait un tour d’Europe qui m’a mené en Allemagne, en Belgique, aux Pays-Bas, en Suisse et en Grande-Bretagne. Partout j’ai constaté la même concentration de miséreux dans les bas-fonds de la société, partout je me suis heurté à la même ignorance de ce peuple. A Berlin, par exemple, j’ai découvert un garage à voitures désaffecté où étaient entassées des familles en haillons, sans travail et sans nourriture. En Angleterre, j’ai visité un hospice de vieillards que l’on avait divisé en deux pour en affecter la moitié à des sous-prolétaires, tandis que l’autre moitié était réservée aux personnes âgées et malades ; les enfants du quart-monde y avaient pour distraction le spectacle quasi quotidien des allées et venues des ambulances et des corbillards. Quant au gardien, qui, avait les clés des logements, il pouvait faire irruption à tout moment dans la vie familiale des miséreux. Ainsi m’apparaissait avec plus de force que, lorsque la collectivité consentent à s’occuper d’eux, les plus pauvres sont traités partout de façon identique : ils sont exposés à de constantes humiliations et réduits à supporter des interventions arbitraires qui nient leur existence en tant que personnes. Vers la même époque, des Tchèques et des Yougoslaves sont venus me voir à Noisy-le-grand, préoccuper qu’ils étaient de la permanence du quart-monde dans des pays socialistes comme j’ai pu m’en rendre compte moi-même lors d’un voyage récent en Roumanie. Enfin, quelques années plus tard, un sociologue m’a invité à New York où j’ai découvert, dans le quartier du Lower East Side, ce qui est peut-être la quintessence du quart-monde : au c ?ur du pays le plus riche, la misère la plus décharnée.

La pauvreté fait boule de neige

Cette universalité de la condition sous-prolétarienne,nous avons décidé de la mettre en lumière avec plus de vigueur encore que nous ne l’avions fait jusqu’alors. Coup sur coup, nous avons organisé deux colloques internationaux à l’UNESCO en nous payant l’audace, alors que notre mouvement ne comptait que quelques personnes. Lors du premier, sept pays étaient représentés, et seize lors du second. Des sociologues, des démographes, des responsables de collectivités locales, des spécialistes des problèmes du logement, de la famille, de l’éducation et du travail sont venus témoigner que la pauvreté se perpétue et s’aggrave dans les nations développées, tandis que s’accroît le niveau de vie de leurs citoyens. Depuis lors, nous avons créé une Fédération internationale d’Aide à toute détresse réunissant des organismes tels que le nôtre. Sa branche européenne évalue actuellement à plusieurs millions le nombre des sous-prolétaires que charrient dans leur sillage, tels des déchets, les nations membres de la Communauté des neuf.

Lorsque nous avançons des chiffres comme celui-ci, lorsque nous proclamons le caractère inadmissible de la réalité qu’ils dévoilent, lorsque nous affirmons que chaque être humain devrait se sentir atteint dans sa propre chair par le sort qui est fait à un si grand nombre de ses semblables, on nous oppose souvent deux types de raisonnement. Pour les uns, les plus démunis seraient directement responsables de leur condition : « Comment ne parviennent-ils pas à trouver du travail ? » s’étonnent-ils en oubliant que les sous-prolétaires sont pris dans un cercle vicieux de la misère, et qu’ils n’ont ni les forces physiques, ni le ressort moral, ni les capacités culturelles et professionnelles – si modestes soient-elles – leur permettant de se faire une place dans une société soient-elles – leur permettant de se faire une place dans une société inégalitaire qui les juge et les exclut.

Les ratés de l’Etat providence

Quant aux autres, ils invoquent l’Etat providence et les services sociaux auxquels incomberait la responsabilité de faire cesser ce scandale. Mais pour bénéficier de l’entraide collective, il faut avoir et pouvoir y prétendre. Le plus souvent, si les sous-prolétaires n’ignorent pas l’existence des administrations à la porte desquelles ils sont censés devoir frapper, lorsqu’ils s’y présentent, ils sont fréquemment refoulés parce qu’incapables de faire valoir leurs droits, de produire les papiers nécessaires, de se comporter comme la société prétend les y contraindre. « Lorsqu’on vient demander de l’argent, on ne se présente pas de cette façon ! », s’entendent-ils répliquer. A supposer qu’ils franchissent cet obstacle, qu’ils obtiennent par exemple un logement dans une HLM, ils se voient imposer des obligations hors de leur portée : comment paieraient-ils un loyer même « social » – sans parler des charges, non plafonnées et parfois plus élevées que le loyer proprement dit – alors qu’ils n’ont déjà pas d’argent pour manger chaque jour à leur faim ? Ils finissent par en être chassés et par retomber plus bas encore qu’ils n’étaient auparavant puisque rien n’existe qui remplace taudis et bidonvilles. Quant aux services d’aide sociale destinés spécialement aux plus pauvres, ils interviennent trop souvent dans les vies des familles du quart-monde de façon autrement plus autoritaire et condescendante que les « dames d’ ?uvres » les plus paternalistes du temps jadis. Tour est contrôlé, depuis la tenue vestimentaire des enfants jusqu’à la moralité des époux. Toute démarche ou toute visite est l’occasion d’humiliation répétées. Pour mes sous-prolétaires, l’aide sociale est l’incarnation d’une société qui les enfonce plus profondément dans leur condition par le simple regard qu’elle jette sur eux – de l’extérieur.

Ne serait-ce que pour cette raison, la démarche première des militants d’Aide à toute détresse est de vivre au sein du quart-monde. Dans la trentaine de localités françaises où des équipes de notre mouvement sont implantées, elles veulent apporter par leur présence un témoignage de solidarité avec un peuple qui vit en marge de la collectivité parce que celle-ci a rompu les amarres avec la France du bas. Comme toutes les sociétés modernes, notre pays s’est peu à peu durci et coagulé au point qu’il y parait normal de vivre à côté d’autres hommes dans un état de désengagement total, en ignorant leurs problèmes, leurs joies et leurs peines, et jusqu’à leur existence. A supporter que cette indifférence soit supportable pour des gens en bonne santé, logés et nourris décemment, elle est inhumaine pour tout être qui vient à perdre pied. Assoiffés de relations avec autrui, les sous-prolétaires nous rappellent qu’il n’est pas de plus grand malheur pour l’homme que d’être coupé de ses semblables.

Le plus grand malheur pour l’homme : couper les amarres avec ses semblables

Bien sûr, les équipes d’ATD ne se contentent pas d’être présentes. Ici, elles créent des « pivots culturels » qui sont une version plus élaborée de notre première bibliothèque de Noisy-le-Grand. Là, elles ouvrent des ateliers ou des clubs féminins. Ailleurs, elles animent deux cités promotionnelles où est expérimentée une méthodologie de l’accueil des familles les plus démunies ; elles constituent les prototypes d’une action qui, avec l’aide des pouvoirs publics, devrait être étendue à l’échelle nationale.

Mais ces différentes activités n ’épuisent pas notre ambition. Nous ne sommes pas des travailleurs sociaux uniquement préoccupés de soulager les souffrances de ceux qui ont « chance » de se trouver sur notre chemin. Notre vie au milieu du quart-monde n’a de sens que si elle, nous permet de porter ce peuple tout entier. De même qu’il existe des militants qui consacrent leur existence à lutter pour la classe ouvrière, nous sommes mes permanents de la libération du sous-prolétariat. Tous ceux qui, à un moment de leur vie, rencontrent la condition sous-prolétarienne et refusent qu’elle se poursuive ne peuvent échapper à la tentation de se consacrer entièrement à sa suppression.

Car la misère ne se soigne pas. Elle doit être détruite. Si l’on y était vraiment décidé et si l’on y mettait le prix, sa disparition ne serait qu’une question de temps. Mais, pour cela, il est nécessaire d’inverser la conception de la politique dont s’inspirent Etats et partis, quelle que soit leur tendance. Tous établissent leur programme et orientent leur action en fonction des majorités, qu’elles soient bourgeoises ou ouvrières. Ils privilégient le plus grand nombre, le citoyen « moyen ». Or, la politique ne reprendrait son véritable sans que si elle s’attachait en priorité au sort des minorités exclues du pouvoir. Une communauté humaine qui laisse certains de ses membres tomber en dessous d’un seuil à partir duquel ils sont réduits au désespoir se condamne elle-même.

Telle est précisément la leçon que nous donnent les sous-prolétaires. Quel que soit leur dénuement, ils ne refusent jamais leur aide à ceux qui frappent à leur porte, non pas tellement par charité, mais par solidarité : il leur est insupportable que d’autres soient plus miséreux encore qu’eux-mêmes car leur détresse les dépouille du peu qu’ils possèdent.

Un statut des handicapés sociaux

Si nulle n’est parvenue jusqu’à présent à accoucher d’une société égalitaire, c’est parce qu’aucune n’a été menée au profit des plus faibles. Aussi notre mouvement combat-il pour que, à la notion « les plus démunis aussi, par souci d’humanité », soit substitué le principe « les citoyens au pied de l’échelle sociale d’abord par souci d’équité ». Sa mise en ?uvre implique une action globale, portant sur tous les aspects de la condition sous-prolétarienne : le problème du logement est lié à celui des revenus, donc de l’emploi et de la qualification professionnelle ; la question de l’éducation des enfants ne peut être résolue si on n’élève pas le niveau culturel de la famille tout entière. Des mesures au coup par coup, dans tel domaine particulier, ne font que déplacer des difficultés. Notre action auprès de l’opinion et des pouvoirs publics est donc axée sur l’élaboration d’un statut des handicapés sociaux, semblable à celui des handicapés sociaux, Il devrait comporter notamment la reconnaissance du droit absolu à l’habitat familial – la législation actuelle ne prenant en compte que les individus, ce qui conduit à la dislocation des familles en cas de relogement – l’institution d’un salaire social pour les mères de famille les plus défavorisées qui demeurent au foyer pour élever leurs enfants ; la création d’emplois spéciaux pour les handicapés sociaux afin qu’ils puissent assurer eux-mêmes leur subsistance au lieu d’être au mieux, des assistés, ce qui porte atteinte à leur dignité ; enfin des mesures prioritaires pour remédier aux carences dont souffre le quart-monde en matière d’éducation, de formation professionnelle, de culture, de santé, etc.

Elever le plancher de la société, en faire un tremplin de sorte que quiconque y retombe en rebondisse presque immédiatement, tel est en fin de compte le but à atteindre. Il est à notre portée. Depuis quinze ans que notre mouvement lutte avec les sous-prolétaires sont survenues des transformations qui me remplissent d’espoir. La mise en cause actuelle de la condition des ouvriers spécialisés, les O.S, démontre une évolution des mentalités ; on, admet de moins en moins que des êtres humains vivent en deçà d’un certain seuil. Il n’est qu’un seul homme qui doive demeurer aujourd’hui dans les bas-fonds de la société pour en arracher tous les hommes, c’est le prêtre, car sa vocation est de vivre dans les chemins creux, au ras du sol. En ce sens, je comprends l’attitude des régimes communistes qui réduisent les hommes de Dieu au rang de miséreux. Elle est prophétique.

Joseph Wresinski

documents

Dans nos murs, le Quart Monde.
Preuves, n° 15, 1973.

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