Frédéric Viguier, un sociologue qui défend « la cause des pauvres »

Frédéric Viguier, qui a consacré sa thèse[note]La Cause des pauvres en France, de la Sécu au RSA, l’ouvrage de Frédéric Viguier issu de sa thèse de sociologie, sortira en 2017-2018. [/note] à ce sujet, participe au colloque de Cerisy sur la pensée de Joseph Wresinski. Enseignant à l’Institute of French Studies de New York University, Frédéric Viguier mène des recherches sur les dispositifs de correction des inégalités sociales. Véronique Soulé l’a interviewé pour le Journal d’ATD Quart Monde.

Comment a changé le regard sur les pauvres avec Wresinski ?

Avec lui, les pauvres sont des acteurs à part entière de leur prise en charge et non des personnes à réhabiliter malgré elles, voire des fainéants qui ont choisi leur sort. Dans les années 50, cette approche radicale était nouvelle. Elle n’était guère partagée que par d’autres mouvements issus du catholicisme social.
Wresinski a été le plus cohérent dans la volonté d’appliquer cette exigence jusqu’au bout, à toutes les étapes des politiques sociales – leur conception, leur évaluation…

Tout le monde associatif n’a pas suivi ?

ATD Quart Monde est resté fidèle à cette exigence, avec le souci de toujours associer des militants Quart Monde. Dans les années 90, cette exigence a commencé à être perçue par pas mal d’associations. Mais le monde de l’aide au développement et celui de la lutte contre la pauvreté restent divisés. Certaines approches considèrent toujours que l’on sait mieux que les pauvres ce qu’il faut faire pour eux et que leur point de vue n’est pas une aide mais plutôt une entrave.

Cela a-t-il eu un impact sur le système de protection sociale ?

Tous les acteurs des politiques publiques aujourd’hui s’en réclament. Après, il faut voir dans la réalité…
On est dans un monde ambivalent. L’idéal d’insertion inscrit dans la loi sur le RMI (revenu minimum d’insertion) est vu par certains comme un droit des plus pauvres. Mais il est vu par d’autres, de plus en plus nombreux, comme un devoir et un prétexte pour les responsabiliser, les culpabiliser et les soumettre à des circuits administratifs parfois kafkaïens où l’on ne tient pas compte de leurs problèmes de transports ou de gardes d’enfants, de leur rapport au temps… La protection sociale peut être extrêmement tatillonne et transformer un droit en devoirs quasi irréalisables. Des personnes démunies se retrouvent face à un Etat social sûr de lui, dominateur et parfois punitif.

On entend beaucoup parler d’assistés ?

On est passé d’un moment assez positif dans les 80 et 90 à un moment assez négatif. On peut mettre en cause le dispositif du RMI, devenu RSA (revenu de solidarité active), qui n’a pas donné aux personnes pauvres, aux classes populaires menacées par le chômage, la possibilité de contrôler la manière dont le système fonctionne.
Cela renvoie au déclin des formes de résistance collective – syndicats, grands partis de gauche… L’un des problèmes est qu’il n’y a pas assez d’alliances entre les associations de lutte contre la pauvreté qui s’occupent des personnes très éloignées du salariat et les syndicats en situation de faiblesse. Le monde de ceux qui n’ont que le travail pour vivre, est divisé entre « insiders » plus ou moins bien défendus et « outsiders » qui ne le sont pas du tout.

La cause des pauvres est-elle bien défendue aujourd’hui ?

ATD Quart Monde fait un très bon travail – le combat contre les clichés, la dénonciation des discriminations. Mais les relais qui ont été si importants pour la cause des pauvres sont affaiblis. En plus des syndicats, il y a le déclin de la doctrine sociale de l’Église. Dans la haute administration, une nouvelle génération de fonctionnaires du social, plus technocrates, essaie de réformer le système en axant sur la nécessité de mettre les pauvres au travail, de les rendre plus compétitifs sur un marché de l’emploi qui dysfonctionne, en s’éloignant des grands idéaux de justice sociale.

Quel est l’intérêt d’un tel colloque ?

Il est intéressant de réfléchir à ce qui a rendu possible à l’époque l’oeuvre de Joseph Wresinski. Il était très marqué par la puissance du mouvement ouvrier après la Seconde guerre mondiale et très attaché au rêve de la Sécurité sociale, en termes de protection matérielle mais aussi de dignité sociale des travailleurs. Où en sommes-nous de cet espoir collectif ? Il ne faut pas être pessimiste. Mais il est bon d’être lucide sur l’époque pour agir ultérieurement.

 

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