Enrayer la reproduction de la grande pauvreté.

Rapport de mission à M. Michel Rocard, Ministre du Plan et de l’Aménagement du territoire, décembre 1982.

« Ces dernières années, un souci nouveau s’est manifesté pour les questions de pauvreté, dans les pays occidentaux. La pauvreté apparaît comme une menace à beaucoup de ceux qui voient leur situation se dégrader, tandis que se multiplient articles, rapports et études sur le sujet.

Le Ministre d’État, Ministre du Plan et de l’Aménagement du Territoire, pose la question de l’extrême pauvreté «qui a rarement fait l’objet d’un examen spécifique de la part des instances chargées de la planification» [1] demandant plus particulièrement que soient mis en lumière les mécanismes de sa reproduction, que soient proposées des approches et des politiques pour enrayer cet enchaînement.

Ce rapport veut montrer que le maintien et la reproduction de l’extrême pauvreté, c’est-à-dire l’existence d’un sous-prolétariat, tiennent essentiellement à la façon dont notre société traite les pauvres, faisant reposer sur eux l’insécurité générale et les reléguant dans une situation d’assistance ; seule une transformation qui rendrait aux pauvres leur rôle d’acteurs peut renverser ces mécanismes.

Parler de grande pauvreté, de sous-prolétariat, c’est rompre avec une approche par catégories administratives, c’est parler en termes de familles de travailleurs et de milieu, non de cas sociaux ou d’individus ; en termes d’identité collective, non de problèmes ; en termes d’histoire, non de déficiences ou de handicaps.

La persistance et la reproduction des situations extrêmes est le problème central posé par la pauvreté pour ceux qui la vivent, pour ceux qui la redoutent, pour ceux qui veulent la détruire : c’est là qu’achoppent les remèdes proposés ; c’est du sort

réservé aux plus pauvres que dépend le degré d’insécurité qui pèse sur les pauvres et tous ceux dont la situation se dégrade ; tandis qu’aux yeux mêmes des très pauvres le plus intolérable est de voir leurs enfants condamnés à vivre, demain, la même misère.

Faire de la lutte contre la persistance et la reproduction des situations de grande pauvreté une priorité nationale, c’est une question de justice vis-à-vis des victimes de la misère ; c’est une question d’efficacité car les très pauvres peuvent apporter une contribution irremplaçable à l’ensemble de la société ; c’est une condition pour éviter une société dont une partie de la population continuerait à être tenue à l’écart, en citoyens de seconde zone.

L’élimination de la condition sous-prolétarienne représenterait un immense espoir pour tous les pauvres et ceux qui risquent de l’être, et serait bénéfique pour tous les citoyens.

Pour enrayer la reproduction de l’extrême pauvreté, il faut rendre aux plus défavorisés leur rôle de dénonciateurs des violations des droits de l’homme qu’ils subissent sans relâche, et leur donner les instruments de la parole pour qu’ils deviennent à leur tour défenseurs de ces droits ».

[1] Lettre de mission de Monsieur Rocard, le 7 octobre 1982.

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