Joseph Wresinski (1917-1988)

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Dans le cercle infernal de la violence.

Extrait du liminaire de "Les Pauvres sont l’Eglise", pages 7 à 15, Le Centurion, 1983.

Petit garçon dans le cercle infernal des violences

(extraits du liminaire du livre « Les Pauvres sont l’Eglise », entretiens du père Joseph Wresinski avec Gilles Anouil, Le Centurion, 1983, pages 7 à 15).

Au plus loin que je remonte dans mon enfance ce dont je me souviens c’est d’une longue salle d’hôpital, et de ma mère criant après la religieuse qui nous surveillait. Car, petit garçon rachitique, j’avais été hospitalisé pour que l’on me redresse les jambes. Ce jour-là, je dis à maman que les Sœurs m’avaient privé du colis apporté le dimanche précédent. Maman, qui avait dû se donner du mal pour rassembler ces quelques friandises, se mit en colère. Séance tenante, elle m’arracha aux mains des religieuses et me ramena à la maison. Depuis, je suis resté les jambes arquées, et durant toute ma jeunesse, j’ai dû subir le ridicule et les moqueries que m’attirait cette déformation, la gêne aussi de boiter légèrement, surtout durant mon adolescence.

Ainsi, le tout premier contact avec autrui, dont je garde le souvenir, est celui d’une injustice et d’un préjudice qui devraient marquer mon corps pour la vie. Sans doute est-ce pour cela que me sont devenus intolérables ces nez qui coulent, ces jambes torses, ces jeunes corps déjà griffés qui m’entourent aujourd’hui dans les cités d’urgence, les taudis, les slums.

Ma mère criant après la sœur, cela ne m’avait pas surpris. Les cris, j’en avais l’habitude. A la maison, papa criait tout le temps. Il frappait mon frère aîné, au désespoir de ma mère, car c’était toujours à la tête qu’il portait ses coups. Il injuriait aussi maman et nous vivions sans cesse dans la peur.

Ce n’est que bien plus tard, à l’âge d’homme, en partageant la vie d’autres hommes comme lui, d’autres familles comme la nôtre, que j’ai compris que mon père était un homme humilié. Il souffrait d’avoir manqué sa vie : il portait en lui la honte de ne pouvoir donner sécurité et bonheur aux siens.

Le mal de la misère est là. Un homme ne peut pas vivre ainsi humilié sans réagir. Et l’homme pauvre, aujourd’hui comme hier, réagit de la même façon violente.

Cependant, pour le petit garçon que j’étais, c’était m’introduire dans le cercle infernal de la violence. La violence était la manière de répondre à l’obstacle, aux difficultés de toutes sortes et de tous les jours. Et sans que j’en prenne conscience, elle devenait pour moi, tout comme pour mon père, la manière de me laver des humiliations sans nombre que nous faisait subir notre extrême pauvreté.

Ce qui me surprend toujours, malgré les années écoulées, c’est que mes parents ne parlaient que d’argent. Eux qui n’en avaient pas, se disputaient presque sans relâche à cause de lui. Quand quelque argent entrait au foyer, ils se querellaient sur la manière de le dépenser.

Plus tard, quand maman sera seule, ce sera toujours d’argent qu’elle nous parlera. Et quand elle parlera des personnes que nous aurons l’occasion de fréquenter, ce sera toujours pour dire qu’elles sont riches. Des prêtres de la paroisse, elle dira : « Ils sont riches ». Même la petite épicière du quartier sera riche à ses yeux. Non pas que maman soit jalouse. Mais lorsque les êtres ont faim et sont dans le besoin, ne compte que ce qui peut combler le manque. Il en est toujours ainsi , et dans les zones grises qui entourent nos villes, les intérêts , les disputes, les échanges se ramènent toujours à des questions d’argent.

Dans ce combat pour la nourriture, je fus engagé dès mon tout jeune âge. J’avais quatre ans et c’était moi qui conduisais la chèvre dans les bas-prés. Cette chèvre qui nous nourrissait, ma petite sœur nouveau-née et nous autres enfants. En la conduisant, je passais devant le grand portail du couvent du Bon Pasteur, où une religieuse parfois m’adressait la parole. Un jour, elle me demanda si je voulais servir la messe tous les matins. Ce jour-là , je fus embauché pour la première fois. Car c’était bien d’embauche qu’il s’agissait pour moi. En répondant à la messe, j’aurais droit chaque matin à un grand bol de café au lait, avec du pain, de la confiture, et, les jours de fête, du beurre. En plus, on me donnerait deux francs par semaine. Ce sont ces deux francs qui m’ont décidé.

C’est ainsi que je commençai à prendre en charge la famille, avant l’âge de cinq ans. Chaque matin, pendant près de onze ans, maman m’appela pour la messe de sept heures. Il fallait au moins dix minutes pour courir jusqu’à la chapelle, derrière les grands murs du couvent. L’hiver j’avais froid, j’avais peur dans le noir. Mais qu’il vente ou qu’il pleuve, tassé en moi-même, noyé de sommeil, mais aussi parfois criant de rage, je longeais la grande rue Saint-Jacques, je descendais la rue Brault, déserte et hostile, vers les prés, et j’allais servir la messe chez les Sœurs pour que quarante sous soient donnés à maman. Je ne crois pas avoir jamais manqué à ce rendez-vous matinal et il me semble que toute mon enfance se soit bâtie autour de lui.

Il fallait que maman ait bien faim pour nous , pour accepter de me jeter ainsi, petit garçon, dans la rue tous les jours. Il fallait aussi que j’aie conscience de son désarroi, pour accepter cette servitude sans m’aigrir le cœur, ni injurier Dieu.

Bientôt d’ailleurs, je dus refaire le même chemin, aller et retour, à midi. Puisque nous étions les plus pauvres du quartier, rien d’étonnant à ce qu’à la sortie de l’école, je me précipite à nouveau au couvent, cette fois-ci pour ramener dans les gamelles ou des boîtes de conserve un repas fait de ce que mangeaient les religieuses. Pois cassés, lentilles, pommes de terre, parfois quelques morceaux de viande, voilà ce que me donnaient les Sœurs Madeleine, sans oublier l’immense pain qui faisait l’essentiel de nos repas familiaux.

Ainsi, toutes les journées de ma jeunesse furent conduites par la vie des religieuses du Bon Pasteur, par leur prière et leur nourriture, pour que, chez nous, l’on ait pas faim.

J’y pense parfois en observant aujourd’hui les enfants grimpants sur des décharges ou suivant la charrette de leur père, en route pour vider quelque cave ou grenier. Eux font la biffe, récupèrent des métaux, moi je servais la messe, j’attendais notre nourriture à la porte du couvent. Aujourd’hui comme alors, l’enfant pauvre n’a pas d’enfance, les responsabilités lui viennent dès qu’il tient debout sur ses jambes.

Sans doute pourtant, comme les enfants pauvres d’aujourd’hui, il m’arrivait de jouer et de rire. Sans doute me créais-je mes coins à moi, mes cachettes, mes circuits inattendus, dans ce vieux quartier d’Angers où avec les copains j’imaginais des labyrinthes. Mais il y avait ce circuit du couvent qu’il fallait faire tous les jours, chemin de la honte de mon enfance, qui a effacé dans ma mémoire ce qu’il peut y avoir eu de consolant.

Chemins de la honte, il y en avait d’ailleurs d’autres, toujours liés au besoin harcelant de nourriture. Je me vois, petit garçon, rapporter chez l’épicière la bouteille d’huile de noix que j’avais fait remplir pour cinquante centimes. Si elle n’était pas pleine jusqu’à ras bord du bouchon, maman me renvoyait faire rajouter quelques gouttes : combat perpétuel et humiliant des pauvres gens pour manger à leur faim.

Plus tard, il fallait ramener à la boucherie les morceaux de viande de cheval trop durs. Car à sept ans, j ‘avais trouvé un autre emploi : je faisais les courses de Marie Louise, la bouchère, qui en retour me donnait pour deux francs de viande de cheval presque tous les jours . Maman exigeait que cette viande soit fraîche et tendre. Elle n’hésitait pas à me renvoyer au besoin pour réclamer, preuve en main, meilleure qualité pour la table familiale.

En revanche de la honte, nous étions forts et je faisais payer inconsciemment à coups de poings la servitude écrasante d’avoir à nourrir ma famille. Je me souviens, à six ans, avoir écrasé un petit adversaire à coup de poings , dans la haie.

Lorsque ma mère vint trouver la religieuse de l’école maternelle , pour savoir si je pouvais entrer à la grande école, « bien sûr, dit la sœur, envoyez-le là-bas, ici, il les bat tous ».

Ainsi, dès la petite enfance, se liaient manque d’argent, honte et violence.

Je ne me souviens pas d’être rentré de l’école pour trouver maman joyeuse à la maison. Délaissée, elle ne se consolait pas de porter seule le poids de quatre enfants. Puis c’était les nouvelles de mon père, et surtout l’argent qu’il devait envoyer, qui n’arrivaient pas. C’était le gaz à payer, le charbon de l’hiver, le poêle à changer….

Il faisait presque toujours froid chez nous . L’ancienne forge que nous habitions était pleine de courants d’air. L’air s’infiltrait par dessous les portes, à travers les cloisons. L’une de ces cloisons était faite de caisses couvertes de papier d’emballage. Lorsque le papier craquait, l’air nous fouettait. Il faisait froid aussi parce que tous les appartements au-dessus du nôtre étaient reliés par le même conduit de cheminée. Ce conduit était souvent bouché, et lorsque nous faisions du feu, Thérèse, la fille du tailleur, descendait pour injurier ma mère, car la fumée s’infiltrait chez elle. Pour ne pas avoir d’histoires, maman retirait alors de la cuisinière les morceaux de charbon que nous avions cherchés sur les terrils de l’usine à gaz. Ces morceaux de charbon que nous avions eu tant de mal à trier, et qui, par leur pauvreté, semblaient accentuer, plutôt que combattre, le froid qui régnait dans la maison.

Comment expliquer cette passivité de ma mère, que je retrouve aujourd’hui dans tant de mamans que je rencontre dans les lieux de misère ? Sa crainte de se mettre mal avec les voisins , sans doute provenait-elle de la fatigue, mais plus encore de la peur. Maman se savait étrangère et ne cessera jamais de craindre qu’on puisse la renvoyer dans son pays d’Espagne, que la police vienne nous saisir pour Dieu sait quelle raison. Tout comme les mamans des cités d’urgence craignent toujours que l’on vienne leur faire quelque mal.

Quant à Thérèse, la fille du tailleur, qui venait l’offenser, j’étais tout jeune encore le jour où je pris le tisonnier et le brandis devant elle en criant. Je ne sais pas ce que je lui dis dans ma colère d’enfant, mais depuis lors notre pauvre feu put continuer à couver dans cette vieille cuisinière dont le foyer était crevé et dont nous bouchions sans cesse les fentes avec de l’argile ramassée dans les prés voisins. Ma mère se plaignait souvent aux autres de tout ce qui la rongeait, de moi, des soucis que je lui donnais, de mon retard à l’école, de ce que je mouillais mon lit. Et c’était encore un poids de honte sur mes épaules, car tout le quartier le savait. Les pauvres ne cachent pas leurs plaies. Ils n’ont pas en réserve la force de dissimuler les difficultés d’une existence qui les épuise.

Pourtant, c’est grâce à ma mère que je fus présenté au certificat d’études. Nous étions peu nombreux, dans l’école libre, à ne pas payer notre instruction et nous étions les derniers de la classe. Aussi, lors des examens de fin d’études, le directeur ne voulut pas prendre le risque de me présenter. Il n’avait pas présenté mon frère aîné et ma mère ne s’en était pas offusquée. Cependant, lorsque ce fut mon tour, elle ne se résigna point aussi facilement. Elle savait que je n’étais pas bête, elle savait que j’avais trop de responsabilités sur les épaules, trop de souffrances aussi et que je percevais trop profondément les injustices. Pour nous qui recevions la charité, mais jamais notre dû, les injustices étaient le lot de chaque jour. Ma mère n’a pas voulu qu’il m’en soit rajouté une de plus. C’est elle qui me fit inscrire et me présenta au certificat d’études.

Aujourd’hui seulement, je sais les réserves d’indignation et de courage qu’il fallait à ma mère pour défendre ainsi ses enfants. Elle m’a défendu encore, le dos au mur, obstinément, lorsque les dames patronnesses de la paroisse conçurent l’idée de me faire placer chez les Orphelins d’Auteuil. Projet apparemment raisonnable et combien humiliant pour des enfants nés dans la pauvreté comme pour leur mère, que de vouloir les faire élever en marge des autres.

Dans un de ces sursauts de dignité que je lui connaissais bien, ma mère refusa. Elle préféra renoncer à la bienveillance des œuvres paroissiales.

En marge des autres, nous l’étions pourtant déjà. Trop pauvres, nous étions les « mis à part » du quartier populaire, liés à l’ensemble par l’aumône, non par l’amitié.

Nous n’étions pas seuls. Je me souviens de la mère ivrogne et de son fils naturel. En rentrant le soir, il trouvait sa maman étalée dans la cuisine, il la traînait jusqu’à son lit et la couchait. Parfois, il venait chez nous et maman l’asseyait à notre table, pour partager pain et soupe.

Il y avait aussi la sorcière. Elle ne voulait pas que les chiens s’arrêtent sous sa fenêtre. Nous , les enfants nous nous servions de son mur comme urinoir et elle nous invectivait. Nous l’aimions bien, c’est pour cela que nous l’embêtions. Nous n’aurions pas embêté le boucher Rétif, ni le menuisier Cesbron. Ils étaient les grands du quartier, ils n’étaient pas de notre monde.

Un jour, la sorcière fut trouvée morte de faim dans son taudis. Pendant quinze jours, personne ne s’était soucié d’elle. Ce soir là, maman pleura, car cela eût pu nous arriver. « Qui donc se serait soucié de nous, disait-elle, je mourrai comme cela ».

Est-ce d’elle que j’ai appris à me battre, non plus par vengeance de l’humiliation mais pour libérer un peuple d’exclus ?

Un jour, un des grands garçons de l’école - il s’appelait Siché - se prit de fureur contre un gamin plus faible que lui. Il l’accula au pied du mur des WC et le frappa à coups de poings et de pieds. Que s’est il passé en moi ? Je me suis jeté sur lui, je l’ai frappé à mon tour à coups de pieds et de poings. Je lui ai griffé le visage, jusqu’à ce que le maître vienne le tirer de là de force.

Pourquoi avoir fait cela ? Ce gamin malingre n’était rien pour moi, qu’avais-je à le défendre ? C’est pourtant lui qui est demeuré dans ma mémoire et non pas la punition que j’encourus. Je fus renvoyé de l’école, mais de tout ce qui suivit cette bagarre, je me souviens à peine. Ce qui demeure dans ma mémoire comme un tournant, c’est ce gosse qui se faisait battre par un Siché tellement plus fort que lui. Ce fut, il me semble, le point de départ d’un combat où sans doute je serai perdant, mais que, têtu, je continuerai tout au long de ma vie.

Devenir combattant pour les exclus n’est pourtant pas si simple, car on ne se fait pas militant pour des individus épars : une mère ivrogne, une sorcière, un gosse malingre, par-ci, par-là. Il a fallu que je les rencontre en un peuple, il a fallu que je me découvre faisant partie de ce peuple, que je me retrouve à l’âge adulte dans ces gosses des cités dépotoirs autour de nos villes, dans ces jeunes sans travail et qui pleurent de rage. Ils perpétuent la misère de mon enfance et me disent la pérennité d’un peuple en haillons.

Il est en notre pouvoir de mettre en échec cette pérennité. La misère n’existera plus, demain, si nous acceptons d’aider ces jeunes à prendre conscience de leur peuple, à transformer leur violence en combat lucide, à s’armer d’amour, d’espoir et de savoir, pour mener à sa fin la lutte de l’ignorance, de la faim, de l’aumône et de l’exclusion.

Cela ne sera pas simplement affaire du gouvernement, ce sera aussi affaire d’hommes acceptant de marcher avec les exclus, de lier leur vie à leur vie, parfois de tout quitter pour partager leur sort.

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