Face à l’injustice du coeur comme à celle des lois, quelle éthique de la responsabilité ? | J-M. Ferry

9 JUIN 2017 : REPENSER LA RESPONSABILITÉ

Colloque de Cerisy | Communication de Jean-Marc Ferry – VIDÉO ci-dessous

 

Jean-Marc Ferry est philosophe (Chaire de philosophie de l’Europe à l’Université de Nantes)

 

Jean-Marc Ferry  nous invite, à l’appui de textes du Père Joseph, dont notamment « Justice au coeur », « La violence faite aux pauvres », « Le droit d’être un homme », à réfléchir sur le sens moral et politique de la responsabilité à assumer à l’égard de la souffrance qu’inflige l’injustice faite à des êtres humains.
En référence à la notion originale d’une éthique reconstructive, M. Ferry montre comment s’articulent trois horizons : celui de la reconnaissance, dans la dimension du présent ; celui de la réconciliation, dans la dimension de l’avenir ; celui de la responsabilité, dans la dimension du passé.

VIDÉO DE LA CONFÉRENCE

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  1. Lutte contre la grande pauvreté : entre Amour et Droit

    Dans son article « Face à l’injustice du coeur comme à celle des lois, quelle éthique de la responsabilité »*
    Jean-Marc Ferry apporte un éclairage original sur la pensée de Joseph Wrésinski, devenue le socle du combat du Mouvement ATD Quart Monde: « Là où des Hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’Homme sont violés ». Ferry rappelle combien l’amour et le droit relèvent de domaines distincts et séparés et combien nous avons été habitué à penser la séparation entre sphères public et privé, et toutes les distinctions qui l’accompagnent : entre la raison et la foi, la politique et la religion, la responsabilité et la conviction, et aussi par conséquent entre le droit et l’amour… la politique, la justice, la raison sont du domaine public et sont assignées au droit, tandis que la religion qui est assignée à l’amour relève du privé tout comme le bien, la conviction et la foi.

    L’amour incarné par le cœur et l’émotion fait appel à la charité tandis que le droit s’apparente à la justice, c’est-à-dire à la raison, la jurisprudence et à la politique dans le système libéral. Le génie de Joseph Wrésinski fut d’arriver à combiner l’amour au droit, dans une recherche pour concilier justice et cœur

    Parlant des plus pauvres, Wrésinski disait: « Certes, ils pourront être acceptés dans notre cœur. Cependant, les sociétés sont bâties, non pas par l’amour, mais par l’intelligence, que celle-ci soit ou non animée par l’amour. Le pauvre qui ne sera pas introduit dans l’intelligence des hommes ne sera pas introduit dans leurs cités ». Il affirmait ainsi que l’amour seul ne suffirait pas pour faire place aux plus pauvres dans nos sociétés. Laisser la question de la grande pauvreté à la seule charité que commandent les émotions de chacun, peut, comme il l’a bien souvent expérimenté lui-même et avec les familles du camps de Noisy-le-Grand, s’avérer néfaste à l’émancipation d’une population. La charité peut maintenir le pauvre dans un assistanat et écraser toute possibilité pour lui de s’ériger aux côtés de ses semblables, comme un Homme parmi les Hommes. Les regards seront toujours plus filtrés par son manque matériel que par son être.

    Il fallait alors trouver les voies et moyens pour faire entrer le pauvre dans l’intelligence des Hommes : la misère est aussi une question de justice, et donc de raison et de droits. Wrésinski n’a ainsi eu de cesse de faire reconnaître que la misère est une violation des droits de l’homme. Il a ainsi fait basculer le cadre conceptuel de la pauvreté d’une question de charité, incarnée par l’amour, à un plaidoyer pour le respect des droits fondamentaux des populations les plus pauvres, les positionnant ainsi au cœur des défis de tous les peuples.

    Le droit est un mécanisme qui régit le fonctionnement des interactions sociales et il est important qu’il soit une chance pour les plus vulnérables afin de bâtir des sociétés avec les potentiels de toutes ces populations. Mais tout comme l’amour, le droit par lui seul ne garantit pas toujours une dignité pour les plus pauvres. Nous le voyons dans beaucoup de pays, au nom du droit, des enfants sont placés et des familles séparées… Alors il fallait insuffler au droit un brin d’amour afin qu’il soit protecteur de l’humanité de tous, et en particulier des plus pauvres, et non un mécanisme répressif pour les plus vulnérables au nom du bien public.

    A cet égard, les témoignages des plus pauvres lors de cérémonies publiques comme la Journée mondiale du Refus de la misère, y compris au sein des plus hautes instances internationales, ont une double aspiration. Dans un premier temps ils permettent d’entamer un processus de reconstruction et de réintégration des plus pauvres dans les sociétés. C’est une étape de confrontation afin d’arriver à dépasser des ressentis et des préjugés et se projeter ensemble vers un avenir commun. Dans cette étape il n’y a pas de vainqueur et de vaincu, personne n’a tort ni raison mais des gens qui font l’effort de regarder ensemble comment mieux faire fonctionner leur société :nous sommes collectivement au niveau du droit et de ses manquements.

    La seconde aspiration est d’arriver à toucher les cœurs par les expériences et les témoignages d’humiliations mais aussi des efforts que font au quotidien les plus pauvres afin de pallier aux manquement de leur droit.
    Entendre les témoignages d’injustice, qui sont très souvent humiliant, les décideurs, les politiques et la société dans son ensemble se rendent compte des insuffisances du droit pour les plus pauvres. Ces témoignages les rendent alors plus sensibles pour arriver à adapter le droit à tous. L’espace politique ainsi créé par les plus pauvres devient alors raison et amour, il devient protecteur de tous.

    L’amour et le droit sont les deux pieds nécessaires pour la bonne marche de nos sociétés dans la philosophie de Wrésinski. C’est pourquoi dans la dernière phrase de sa pensée fondatrice d’un combat universel contre la grande pauvreté, il affirmait que s’unir pour faire respecter les droits des plus pauvres est un devoir sacré. Quand les droits des hommes sont violés à cause de leur misère, l’’amour doit venir en renfort au Droit afin que les plus pauvres soient accueillis de nouveau dans nos sociétés et qu’ils retrouvent par la même leur dignité, d’où l’invitation à une union comme un devoir sacré.

     « Là où des êtres humains sont condamnés à vivre dans la misère, les droits humains sont violés. S’unir pour les faire respecter est un devoir sacré. »

    * Actes du colloque de Cerisy – Ce que la misère nous donne à repenser, avec Joseph wrésinski- Page 287

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