Connaître pour aimer

Intervention du père Joseph Wresinski lors des Assises du Volontariat à Houlgate, le 28 septembre 1964, publié dans « Ecrits et Paroles », Tome I, pp. 262 et suivantes.

Assises du Volontariat à Houlgate, réunion du 28 septembre 1964

Connaître pour aimer

A Noisy-le-Grand, nous avons rencontré une pauvreté universelle et nous sommes entrés dans un combat universel. Dans ce combat, notre but principal est de faire reconnaître l’honneur des plus pauvres. Pour poursuivre ce but, nous avons des moyens d’action, de pensée, de formation… Il nous faut surtout une grande disponibilité aux hommes, fondée sur une grande disponibilité à la connaissance. Le Volontariat s’est astreint à une recherche qui doit lui faire aimer le pauvre. Ils s’astreint aussi à une vie de pauvre, à une communion à la vie des pauvres qui l’ouvre à la communion à leur âme. C’est la seule communion qui puisse assurer celle qui unit les volontaires entre eux.

Au début de notre travail auprès des pauvres, nous ne savions pas que nous avions affaire à un problème universel, à un ensemble de gens sui, à travers les pays, vivent de la même manière une pauvreté qui, partout, à son origine dans les mêmes causes profondes. C’est à Noisy-le-Grand que nous avons découvert cette universalité d’une pauvreté dans laquelle nous retrouvons toujours les mêmes problèmes : faim, ignorance, misère générale, chômage, délinquance, prison, prostitution, mépris de la part de l’entourage. Dans cette pauvreté, nous avons aussi découvert la dignité que tous les pauvres partagent et qui leur donne droit à ce que leurs valeurs soient reconnues.

A Noisy-le-Grand, nous sommes donc entrés dans le combat universel de tous ceux qui s’occupent d’une façon ou d’une autre de faire reculer la pauvreté. Dans notre travail, nous rejoignons tous ceux qui ont foi dans l’homme ; non pas simplement dans l’homme individu, mais l’homme inscrit dans les structures d’une communauté. C’est un combat de tous les temps et dont il ne faut pas s’étonner qu’il demeure difficile, mal compris, même par les populations dont nous nous préoccupons. A cause de notre foi dans l’homme le plus vulnérable , nous apparaissons souvent comme des idéalistes à qui échappent les réalités charnelles des pauvres et les solutions immédiates à apporter à leur misère. Tous ne comprennent pas que nous avons tout mission de leur rendre l’honneur.

Le but principal de notre association est en effet de faire reconnaître l’honneur des plus pauvres, de les réintroduire en dignité. Cela n’est pas uniquement notre problème ; c’est le problème de toute la société, mais nous pouvons être des catalyseurs. A un niveau plus immédiat notre tâche se situe auprès des familles de Noisy-le-Grand et de La Campa. Cette tâche est possible parce que l’homme existe. C’est à nous de le faire connaître. Comment atteindre ce but ?

Nous avons différents moyens : l’action, la pensée, la formation. Ce n’est pas à nous seuls de manier ces moyens ; ils doivent être accessibles à toutes les personnes de bonne volonté auxquelles le Volontariat fait appel. Mais il est certain que c’est à nous de commencer à les mettre en place. Tant que nous-mêmes ne le ferons pas, il est peu probable due d’autres le fassent. Puisque la société ne songe pas à faire en sorte que les pauvres prennent conscience de leur honneur, qu’ils puissent avoir des porte-parole et partager une pensée. C’est à nous de commencer, pour que d’autres suivent. Nous sommes responsables de la création d’un climat de paix, de sécurité et, aussi, de cette confiance en elles que nous pouvons donner aux familles en refusant certaines choses, en refusant d’agir à la place des gens, en particulier.

Ce demande avant tout une grande disponibilité. Nous devons nous mettre à la disposition des familles, avec nos possibilités actuelles et futures. Nous devons être disponibles pour apprendre, pour étudier. Partager ce que nous avons reçu, partager tout ce que nous pensons encore apprendre avec les gens des bidonvilles, nous ne nous rendons peut-être pas toujours compte de ce que cela représente réellement. Pour partager, il faut connaître et, nous devons nous rendre disponibles aux gens, en nous rendant disponibles à la connaissance.

C’est dans un but de connaissance réelle des pauvres et pour montrer que notre action n’était pas une utopie, que nous avons été amenés à revêtir le corset de l’étude, à créer le « Bureau de Recherches Sociales », à penser sérieusement notre action. Notre recherche ne peut pas rester à l’état pur, car nous finirions alors par nous contenter d’une « typologie » des pauvre. La science, la recherche doivent nous faire aimer le pauvre dans ses motivations profondes, dans les raisons qui le font agir. Nous devons l’aimer, là où il se trouve, au niveau le plus bas. Là où il est le plus difficile d’aimer l’homme. La recherche doit nous permettre d’aller au plus profond de l’homme abandonné pour l’aimer. Cela demande de nous approcher de lui personnellement, mais aussi de savoir prendre distance pour méditer et tenter de comprendre ses impasses, ses façons d’échapper, ses incertitudes, ses tourments, ses abandons- pour que ceux-ci ne demeurent pas ce qu’ils sont. Nous ne pouvons pas nous engager dans ce cheminement sans respecter profondément chaque personne que nous rencontrons. Car le danger reste que nous tombions dans les stéréotypes. Alors les contacts avec les familles ne seront plus authentiques, ni objectifs. Nous ne servirons plus l’homme, nous nous laisserons comparer par un problème à résoudre, et l’homme sera pour nous un « homme-à-problème », alors que le pauvre est un homme à aimer.

Connaître pour aimer, cela pose la question de la présence. Le volontariat a parcouru trois étapes. Celle de la présence non-engagée, d ‘abord. Celle-ci a pour le moins prouvé qu’il est possible de vivre parmi les pauvres. Puis, nous avons connu cette présence qui implique un certain engagement parce qu’il s’agit de rendre un service précis : au Jardin d’Enfants, à l’atelier, au Foyer féminin ou au travail de relations humaines à La Campa. Enfin, nous avons découvert l’engagement à la fois professionnel et total, où l’on engage la profession, mais aussi toute la personne.

C’est dans cette troisième phase que nous avons commencé à former un corps marqué par deux caractéristiques . La première : le service fondé sur le principe du « qui perd gagne ». Le volontaire, aujourd’hui, accepte de risquer de se perdre. La seconde caractéristique est que le corps fonctionne comme un tout, comme un organisme dans lequel le don de l’un est significatif et efficace, dans la mesure où il est lié au don des autres. La pauvreté exige cette formule de l’équipe, de la solidarité commune avec les plus pauvres, la seule solidarité authentique et qui permette à chacun ce don total qui ne l’épuisera pourtant pas.

Mais un corps pour exister, doit se nourrir. Peut-on se nourrir de la pauvreté ? Oui, si nous arrivons à transcender chacun, notre tâche par la réflexion commune ; oui, si nous arrivons à nous situer dans les dimensions universelles de la pauvreté et de ceux qui, d’une façon ou d’une autre, la combattent. Cela représente un effort particulier à consentir, un temps à donner, uns structure à accepter.

Car le Volontariat se compose maintenant de trois types de volontaires. : les engagés pour la vie ou à long terme, les stagiaires qui se préparent à devenir des engagés et ceux qui viennent simplement pour se trouver eux-mêmes. Les engagés sont en nombre insuffisant. En plus de leurs tâches propres, ils assument la responsabilité de la formation des stagiaires. Le troisième groupe leur est parfois une charge supplémentaire ; ils l’acceptent parce qu’à travers ces personnes passe malgré tout une information sur les pauvres vers l’extérieur. Le temps est peut-être venu de se poser la question de la structuration : celle des volontaires engagés, de l’équipe, des « anciens » et de leur formation ; celle des stagiaires et celle des volontaires non-engagés qui ont besoin d’une autre formation.

Ces questions, nous pouvons les résoudre durant ces Assises si nous sommes tous d’accord de lier notre destin à celui des pauvres en acceptant une vie de pauvres, nous aussi. C’est notre pauvreté qui rendra facile la communication entre nous . Nous sommes appelés à nous imposer cette ascèse, celle de notre communion à la vie des pauvres qui nous ouvre à la communion à leur âme. C’est la seule communion qui fera que les volontaires entre eux, vivront en communion.

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