Les plus pauvres dans le plan de Dieu

Article paru dans la Revue SURSAUT Janvier-Mars 1977, pages 101-102.

Demandé par André PIETTRE, économiste et membre de l’Académie des Sciences morales et politiques, fondateur de la Revue Sursaut, cet article est paru dans un n° dont le thème était : « Où va l’Eglise ? Périls et promesses ». Ce numéro contenait entre autre un entretien avec Monseigneur Roger Etchegaray, Archevêque de Marseille. Il s’inspire largement d’une intervention du père Joseph dans le cadre de la session « Le pauvre modèle-t-il le langage de l’Eglise ? », tenue à Pierrelaye en novembre 1976.

INTRODUCTION DE LA REDACTION DE SURSAUT.

Le Mouvement ATD Quart Monde, bien que regroupant des hommes et des femmes d’appartenances idéologiques, politiques et religieuses différentes, est fortement marqué par l’Evangile dans ses projets et dans son action.

L’inspiration évangélique de ses options de base et la priorité accordée aux plus pauvres lui viennent de son fondateur, le Père Joseph Wresinski qui, il y a vingt ans, l’a suscité dans les bidonvilles de la région parisienne.

Il a bien voulu écrire pour SURSAUT les pages qu’on va lire. Nous l’en remercions profondément.

L’EGLISE ET LE QUART MONDE.

L’Eglise est-elle vraiment ce Royaume où les derniers sont les premiers ? Les plus pauvres, ceux que nous rencontrons au plus bas de l’échelle sociale mais que nous ne trouvons pas dans les partis, les syndicats, les églises… « Ces derniers » ont-ils le rôle de « premiers » dans l’Eglise ? Ont-ils un message propre à apporter à l’humanité, en ce sens qu’ils sont à la fois « pierre d’angle » et « pierre d’achoppement », c’est-à-dire fondement du Royaume de Dieu et signe que celui-ci n’est pas encore réalisé ? Pour un chrétien qui s’engage dans le Mouvement A.T.D. aux côtés des plus pauvres, la réponse ne peut être que « oui », car il reconnaît dans le visage du pauvre le visage de son Dieu.

MAIS QUI SONT LES PLUS PAUVRES ?

Ils rassemblent, à travers l’histoire de tous les temps, les hommes et les femmes exclus de la communauté des hommes, privés des biens du partage, non seulement économique, mais encore culturel, social et spirituel, jugés incapables et indignes d’assumer leurs responsabilités familiales, civiques ou politiques.

Aucune question ne leur est jamais posée sur l’agencement des sociétés ou même sur leur propre destin : ils sont ignorés, comme est ignoré le Christ, de même que l’Eglise est ignorée.

LES PLUS PAUVRES DANS LE PLAN DE DIEU.

Ce sont ces hommes et ces femmes-là, dont la situation est la négation même de l’amour de Dieu et le signe de l’échec et du péché de l’humanité, que Dieu a toujours choisis en premier lorsqu’il est intervenu dans l’histoire des hommes pour les libérer et les sauver. Les plus pauvres sont les seuls à pouvoir être pleinement témoins de ce qu’Il veut et de ce qu’Il est : ils savent d’expérience ce qu’est l’injustice et quelle justice ils attendent, ce qu’est l’aliénation et de quelle libération ils ont besoin, ce qu’entraîne l’extrême souffrance et quelle joie fait vivre et naître l’espérance.

Il est dans la logique même de Dieu que ce soient eux les premiers à être sauvés et, a cause de leur expérience, à pouvoir devenir artisans du salut a leur tour. Ils sont le « Serviteur souffrant » décrit par Isaïe : homme de souffrance, défiguré, objet de mépris et rebut de l’humanité, mais proclamé par Dieu « lumière des nations » et « c’est par lui que nous sommes tous sauvés ».

Que le Christ se soit identifié à ces hommes-là, pouvait-il en être autrement du moment qu’il s’agissait de l’incarnation de Dieu dans l’humanité ? Il fallait que Dieu assume la condition de cet homme précis, le plus exclu et le plus écrasé de tous par le mal et le péché de l’humanité, pour que son salut atteigne l’universalité et qu’aucun ne soit exclu, pas même le sous-prolétaire.

Dans l’Eglise, aujourd’hui, les chrétiens ne peuvent affirmer autre chose, à la suite de leur Dieu, que la prééminence des plus pauvres : de Job à Lazare, du Larron à Madeleine, tous les pauvres de l’histoire du salut sont des hommes et des femmes qui « précèderont les autres dans le Royaume où les derniers seront les premiers ». Cette promesse seule, et non des projets politiques des partis de quelque bord qu’ils soient peut être à l’origine et au cœur d’un véritable renouveau de l’Eglise, cette promesse seule peut devenir base d’un projet de société sans exclusion parce qu’elle appelle tous les hommes à se rassembler autour de « la brebis perdue » comme autour de l’essentiel seul capable de renverser toutes les priorités et tous les systèmes en faisant germer l’espérance : « Si le grain tombé en terre ne meurt, il reste seul »… Il faut que l’Eglise que nous sommes s’enracine dans cette terre-là, c’est par une priorité absolue aux plus pauvres qu’elle parviendra à évangéliser tous les hommes : l’Evangile annoncé aux pauvres, n’est-ce pas le signe que le Royaume est là ?

Aussi et toujours dans la même ligne, la seule chose qui importe sera de rassembler ce peuple des pauvres afin que le salut s’accomplisse : « Allez par les chemins creux, ramenez les boiteux, les lépreux tous les exclus, tous les misérables… », non pas pour les intégrer à l’Eglise, ils ne l’ont jamais quittée, mais intégrer l’Eglise aux plus pauvres, pour que l’incarnation continue à se réaliser.

Parti de cette inquiétude de l’Eglise qui se veut attentive à la clameur des pauvres, un mouvement s’est créé pour dénoncer l’injustice subie par les plus pauvres et la révéler à tous. Car c’est cela aussi la mission de l’Eglise : dénoncer et révéler le mal, contester les fausses solutions apportées par tout projet de société, toute loi et toute institution qui n’assurent pas réellement le destin de tous les hommes et en premier des plus pauvres, inventer et recréer sans cesse de nouveaux chemins de rencontre et de rassemblement pour que l’amour et le salut ne soient pas vains.

A toute institution humaine, il pourrait être indifférent que les plus pauvres soient reconnus ou non ; mais le Christ, en bâtissant l’Eglise, l’a délibérément située dans un tête-à-tête permanent avec le peuple des pauvres. Chrétiens, en Eglise, nous savons que ce tête-à-tête ne trouvera son achèvement qu’à la fin des temps.

A toutes les tentatives de renouveau dans l’Eglise d’aujourd’hui et de demain qui se réclament de la fidélité au Christ, les plus pauvres posent la question : « Quelle est la place du Christ dans vos projets ? » et cette affirmation : « Là où est le pauvre, là est le Christ ».

Père Joseph WRESINSKI

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