Demain sera autre

Extrait de « Paroles pour demain », Desclée de Brouwer, Paris, 1986, pages 126-127

Demain sera autre…

Comment vous dire l’angoisse de ces familles auxquelles, en plein hiver, l’administration a coupé le gaz et l’électricité, enlevant toute source de chaleur au foyer ?

Chez l’une d’elles, le plus petit a quinze jours à peine. La maman n’arrive pas à le réchauffer la nuit. Ce sont les voisins qui l’accueillent dans la journée pour qu’il ait chaud. Le plus grand a trois ans. Hier, dans le froid de la maison, la maman a dû le laver dans de l’eau à peine tiédie sur un Camping-gaz. L’enfant pleure, il tremble de froid et de peur. La voisine voudrait le prendre contre elle, le serrer très fort, mais elle n’ose pas, me dit-elle, à cause de ses propres enfants. « Ils sont capables de me dire : Lâche-le, il est sale, il ne sent pas bon ! »

Sans doute ceux qui coupent le gaz et l’électricité ne pensent-ils pas à ces choses-là : au froid des petits, au désespoir des mères de ne pouvoir réchauffer leurs enfants, de ne pouvoir accueillir dans la joie le père après une dure journée passée à la recherche d’un travail.

Cet hiver, j’ai connu des familles chez lesquelles on avait aussi coupé l’eau. Et je me rappelle Madame Planque qui nous disait : « On n’avait plus de chauffage, plus d’électricité, mais on tenait encore. Du jour où on nous a coupé l’eau, ce fut la fin de tout, on ne pouvait pas tomber plus bas. »

Lorsque l’eau manque, avons-nous idée du désarroi des mamans qui ne peuvent plus laver les enfants, évacuer les WC, faire la cuisine ? « On ne peut pas manger que des tartines ! » disait une femme dans sa détresse. Et encore, comment faire la vaisselle, laver le linge et nettoyer la maison ? Mais surtout, comment être propre et se sentir bien dans sa peau ?

Dans une cité voisine, une femme, trompée par la douceur du temps, me disait en cette fin de janvier : « Maintenant que le printemps est arrivé, ce sera moins dur. » Cette mère croyait sincèrement que les beaux jours étaient revenus ; elle le voulait. Le monde de la misère croit toujours que demain sera autre. Moi, avec eux, je le crois aussi.

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