Pourquoi faisons-nous nos rapports ?

Nous ne faisons que commencer à comprendre ce que vivent ainsi les familles. Celles-ci auraient besoin de volontaires formés aux relations humaines. Un moyen de mieux les comprendre est le rapport d’observation quotidien..

Extrait du compte-rendu d’une réunion de volontaires de septembre 1962 publiée sous le titre « Le malheur toujours à fleur de peau de se sentir inférieur », dans le livre « Écrits et paroles. Aux volontaires », Tome 1, Éditions Saint-Paul, Éditions Quart Monde, 1992, pp. 129-131.

« Nous faisons nos rapports pour deux raisons. D’abord chacun écrit les faits pour soi, personnellement. Lorsque ceux d’entre nous qui touchent aux familles notent tout ce qu’ils ont vu et entendu, cela leur permet de vraiment réfléchir. Parce que, évidemment, en se remémorant les visages, les mots, les gestes, ils découvrent, ils apprennent ce qu’ils n’avaient pas compris sur le champ. Quand nous faisons une visite et que nous voulons vraiment en apprendre quelque chose, il faut tout noter en rentrant. A force d’écrire, nous découvrons que nous avons mal saisi ce qui a été dit. Nous croyons avoir entendu une chose ; en notant et en réfléchissant, nous nous rendons compte que ce n’était pas ce que nous pensions.

Bien entendu, il s’agit d’être précis. Si quelqu’un dit m…, alors il a dit m… et nous n’allons pas noter simplement qu’il a dit un gros mot ou qu’il a élevé la voix. Nous notons le fait précis et non l’interprétation que nous en donnons. Si j’ai un seau hygiénique plein, c’est un seau que j’ai vu et non des détritus. Si j’ai vu un tas de linge sale, il est important de savoir si c’est du linge d’enfant, du linge d’homme ou de femme. Si j’écris qu’il y a un tas de linge, bien rangé dans l’armoire, pourquoi dis-je qu’il était bien rangé ? Comment était-il rangé ?

Nous n’avons évidemment pas l’esprit à juger mais à connaître, à comprendre, par mille petites choses, la vie, le coeur des personnes. Juger les familles n’est pas ce qui nous intéresse ni ne nous regarde. Le rapport est une manière de nous juger nous-mêmes. Face à cette personne qui vous a insulté, comment avez-vous réagi ? Avez-vous essayé de vous expliquer en souriant gentiment en disant : « Excusez-moi, je reviendrai plus tard. ». Devant le tas de linge, avez-vous réagi en disant : « Tiens, je vais le faire, je vais vous le laver » ? ou en disant : « Vous devriez le laver » ? Ou en disant : « Tiens, mais si nous nous mettions ensemble pour le laver. Je pourrais demander à la laverie de vous réserver une heure » ?

Il y a toujours beaucoup de réactions possibles. Quelle a été la mienne, ai-je bien fait ? Margaret est avec une petite fille qui lui dit comme ça : « Mon père est un salaud » . Que va faire Margaret ? Va-t-elle dire : « Ce n’est pas vrai », ou « On ne dit pas ça de son père », ou encore : « Ah bon, et tu restes quand même avec lui ? » Si elle laisse parler la petite, celle-ci va renchérir. Si elle en entend trop, elle va ne plus savoir comment porter les soucis de la fillette. Elle va la plaindre ; plus elle en apprendra plus elle va plaindre les familles, pleurer avec elles. Alors, elle ne pourra plus demeurer avec les familles car elle sera un poids pour elles, et une cause de malaise et de honte aussi. Car par la suite, les enfants tout comme les adultes ont toujours honte d’avoir trop parlé, d’avoir exagéré ou même menti. Margaret ne leur sera plus d’aucune aide ; Par contre, elle peut laisser passer sans rien dire et attendre l’occasion de proposer : « Et si ce soir, nous allions apporter un bouquet pour ton père ? » ou « Ce soir, tiens, que pourrions-nous faire de chouette pour que le papa ne soit pas fâché ? », Ainsi elle va dépasser la confidence par un projet positif.

Pour les familles, il faut savoir sans arrêt oublier, dépasser les confidences. Sans ignorer la peine, il faut savoir aller plus loin. Mais cela, nous l’apprendrons en faisant notre rapport. Nous apprendrons que, pour l’instant, nous ne sommes pas là pour faire mais pour voir. Nous ne pourrons rien faire de solide avant deux ou trois ans. Pour l’instant, nous apprenons à voir et à juger notre propre façon de réagir à ce que nous voyons.

Ensuite le rapport sert entre nous. Il permet un contact. Pour ma part, tranquillement, tous les soirs, je lis les rapports et j’y réfléchis. Cette lecture m’offre une occasion de réfléchir et de méditer. Le lendemain j’ai une vision plus claire des choses, je comprends mieux vos questions, je devine comment vous avancez, je peux intervenir sans rien brusquer quand ça ne va plus. C’est ainsi que nous faisons avec les permanents : Mary, Bernadette, Francine…. Je pense souvent que nous devrions avoir une « volontaire radar » qui vous suivrait tous et toutes ».

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